J’avais prévu me rendre au festival SOIR avec une amie pour le simple plaisir de découvrir, puis la veille j’ai décidé d’en faire un petit compte rendu, tant qu’à y assister. De la même façon qu’un festivalier le ferait, c’est-à-dire sans information supplémentaire et de manière organique et aléatoire.

Juste avant de se déplacer vers l’avenue Mont-Royal pour découvrir ce festival aux allures franchement prometteuses, on s’était tranquillement laissées choir dans un sofa cuirassé pour prendre connaissance de la programmation. On voulait se faire un petit plan proactif pour visiter les installations. Ça a été un échec. Je veux dire, on a tenté de se faire une idée sur son site internet : c’était laborieux, voire impossible, même chose du côté de la page Facebook.

Qu’à ne cela tienne, la proposition était attrayante, une rencontre sensorielle multidisciplinaire composée d’arts vivants, d’arts visuels, de musique et de cinéma. Tout ça me parle. Le but étant de prendre d’assaut culturellement une artère donnée.

J’avais croisé brièvement les fondateurs du festival, Catherine Bilodeau et Thomas Bourdon, lors de la première édition du festival Santa Teresa et à quelques reprises lors de divers événements. Deux jeunes passionnés, cela va sans dire. Pour sa troisième édition, SOIR s’est pourvu d’une nouvelle division Pestacle, orchestrée par Anne-Julie St-Laurent.

Le visage rougeaud de coups de soleil, je me suis dirigée vers la crypte de l’église où le Pop-up shop venait tout juste de se conclure. J’ai récupéré nos accréditations, ainsi que la carte contenant les indications convoitées, à savoir l’activité, l’endroit et l’heure. Les informations qui s’y trouvaient n’étaient toutefois pas d’une précision limpide, malgré tout. Nous nous sommes dirigées candidement vers le O Patro Vys, à travers une avenue teintée par des visages joyeusement parés. Une marée de gens comme une bouffée de sentinelles colorées sur le Plateau. La salle présentait une succession de groupes prometteurs : Lemongrab, Télégraphe Jungle et FET.NAT.

Le lieu était bondé, mais rien ne s’y passait, que des gens jasant et des œuvres suspendues aux murs. On se demandait si les toiles faisaient partie du festival où si elles formaient une exposition permanente de l’espace. On a opté pour une expo permanente, on avait tort. Quelques visages familiers au passage nous confirmaient qu’un groupe venait de terminer son set. Parfait, on allait prendre notre mal en patience, de toute façon la pièce expérimentale extérieure à laquelle on voulait assister n’allait pas commencer dans l’immédiat.

Vingt-cinq minutes plus tard toujours rien, alors nous nous sommes dirigées vers le parc où Une (autre) compagnie de théâtre devait se produire dans les prochaines minutes. En tournant le coin pour accéder au mignonnet parc Gilles-Lefebvre, chant de gorge et bruit d’orgue se sont élevés au loin. « Ah tiens donc, ils sont d’avance ». Dans un coin du parc, une magnifique installation joliment illuminée, mettant en scène une batterie et quelques autres instruments, où un orateur présentait ce qui nous semblait être des diapositives trouvées dans les vieilleries de son grand-père. Je ne saurais dire si l’absence d’un lieu plus intimiste ou le fait que la moitié du parc discutait bruyamment à son gré était en cause, mais il manquait une saveur, un élément captivant. Je m’attendais à autre chose. On me parlait d’un album photo d’une famille qui n’était pas mienne en utilisant des mots larges. Pourtant, lorsque j’ai lu sur la pièce et la mise en scène après coup, le tout me semblait d’une cohérence déconcertante. On parlait de legs identitaire et de choc face à des réalités familiales inusitées. À la lecture je suis vendue, pourtant dans la peau d’une festivalière qui sillonne les installations sans le référent, je ne saisis pas toute cette richesse et elle glisse sous mon intérêt.

Nous nous sommes éclipsées pour se rendre au Quai des brumes où une présentation spéciale du WordUp Battle, sous le thème de C’est vendredi on fait l’amour, allait avoir lieu. Nous nous sommes installées à une table un peu en retrait. En prenant conscience de l’heure, on remarque « Ah tiens donc, ils sont en retard ». Un homme sympathique monte sur scène et nous informe que les performances ne débuteront pas avant une trentaine de minutes, puis il demande à tous de se rendre à l’avant de la salle pour aller payer leur coût d’entrée. On commence à se questionner sérieusement sur la logistique des choses.

Pour patienter, nous nous sommes commandées respectivement une pinte de blonde et un gin-soda, puis on a observé les murs où des œuvres étaient accrochées timidement. C’était des dessins sur papier blanc suspendus avec manque de mise en évidence. Une dame assise me semblait être l’artiste, mais c’était peut-être également une cliente. Tout baignait dans un flou plutôt absurde.

Un danseur hétéroclite se mouvait sur l’ondoyante Dance Me to the End of Love, dans un chandail jaune éclatant. Il n’en avait rien à faire lui de suivre un plan ou un horaire, il était heureux.

Puis, comme par enchantement, l’énergique présentateur a appelé Amélie Prévost pour ouvrir cette séance de bataille des mots. Je la connais de l’émission Plus on est de fous, plus on lit dans laquelle elle s’adonne au même jeu. Elle est absolument excellente et c’est avec enthousiasme et délectation que nous nous sommes suspendues à ses mots « Pour la première fois, je t’ai vu sous un angle charnel… Je m’en calisse de Julie qui pleure dans le noir ». Poétesse suave et championne du monde de slam (2016), elle était théâtrale et charismatique dans son une-pièce d’ébène.

Ç’a été le tour de Chronos, qui n’était finalement pas arrivé, puis de Fanny Lachambre. Elle nous informe qu’elle a écrit son texte au cours de la journée, et même si on salue sa spontanéité, on le devine déjà moins étoffé que celui de sa prédécesseure.

Droite, le corps calculé et en retenu, elle parlait avec son thorax. « Dis-moi ça se vit comment je t’aime ». S’en est suivi de la gatinoise Oryx avec sa grande crinière brune. Elle avait une belle présence, quoi qu’une aisance moyenne et un débit saccadé. Elle parlait du grand amour, celui qui déchire mais qui ne s’arrime pas avec son être. « Je préfère l’amour en minuscule, soirée secrète au crépuscule… l’amour avec un grand A c’est pour certains, mais pas pour moi. » Cette première partie du WordUP! Battle s’est conclue avec Hoda Adra qui s’est approchée discrètement du micro auquel elle s’est cramponnée comme à une bouée de sauvetage. D’une voix d’une douceur cassante, elle s’est élancée : « Je n’ai jamais écrit de poème d’amour, mais j’ai écrit un texte pour ma grand-mère quand elle est partie. Je le considère un peu comme un poème d’amour. » Sa voix faible empêchait la bonne compréhension de sa verve et le ton plaintif à moitié rappé, rappelant les complaintes anciennes des soldats missionnaires, rendait le tout difficile à suivre.

Mon verre flat à peine touché trônait encore sur la table alors qu’on tournait les talons aux brumes du quai. Sur le chemin, quelques installations éphémères d’artistes émergents.

Soirée de rendez-vous manqués où je me suis sentie sur un autre beat que celui du festival. Nos cœurs ne battaient pas à la même cadence. Était-ce l’absence de clarté et de respect dans les horaires et ma difficulté à trouver de l’information? Sûrement, peut-être. L’art visuel présent dans les salles que j’ai visité manquait de mise en surbrillance. Dommage.  Quoi qu’il en soit, cet ambitieux projet est plus qu’intéressant et on adhère. C’est pourquoi on va laisser le temps au festival de prendre un peu de maturité et de peut-être trouver une façon de mieux se définir, en balisant de manière plus nette son intention. Élaguer le dessin global. On se revoit dans une autre artère, SOIR.

– Audrée Loiselle

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