Crédit photo : Laura Keltoum

La scène

J’arrive sur les lieux, 7240 rue Clark. Dans la cour arrière, deux pianos noirs, travaillés et triturés sont là, au soleil : un, fonctionnel, a ses cordes tendues, prêtes à recevoir le coup ultime du son, alors que l’autre, démembré, a les siennes à même le sol, comme des mortes après une bataille.

Ces pianos sont donc ce que l’on appellerait vulgairement des restes de piano.

Vulgairement car le corps de l’instrument est bel et bien là. Plus là que jamais même. On le voit enfin, étendu de tout son long, ou plus exactement de tout son haut. Suspendu dans une verticalité, il joue.

« Il » qui?

Qui est aux commandes? L’électricité, le vent, et beaucoup de hasard – aussi venteux qu’électrique.

Aux commandes des commandes? L’artiste Nataliya Petkova.

Elle m’explique la source – ou plutôt une des sources – à l’origine des vibrations. Un arduino envoie des signaux électriques à 5 moteurs; moteurs qui, fonctionnent en semi-continu / semi-alternatif, et qui créent des vibrations dans les fils reposant sur les cordes. Un son naît, un bruit est généré.

Autrement dit, la moitié des vibrations, engendrées par les pistes du circuit électrique, est préétablie, alors que l’autre est laissée au bon vouloir de monsieur Hasard. Vous savez, ce monsieur qui, bien souvent, nous emmène dans des sentiers inconnus.

Avec ces cinq moteurs, imaginez le nombre de combinaisons hasardeuses possibles… C’est dérisoire. Inutile de chercher un motif musical déjà entendu. C’est peine perdue. Pourtant, on ne veut pas s’avouer vaincu.

À ce monsieur H s’ajoutent les envolées et caprices du vent… Beaucoup trop de hasard.

Piano 1 vue d'ensemble

Les sensations

Beaucoup trop de hasard, ou du moins, bien plus que ce que l’on est habitué à prendre, à recevoir, à accepter. Dans ce tumulte hasardeux, notre ouïe peine à savourer l’existence du son. Elle cherche à s’accrocher à un semblant de mélodie, mais non, il n’y en a pas. Et devant ce « pas », on n’est pas bien, poussés hors de notre zone de confort. Ça énerve un peu, ça dérange un brin, puis on accepte. Forcés et contraints.

– Aoutch?

– Nan. C’est plaisant. Encore moteurs, encore vent. Grésillez, soufflez, insufflez. Faites-moi découvrir le son sous un autre œil, avec une autre oreille. Offrez-moi une oscillation de l’espace qui m’est encore inconnue. Faites-moi rendre compte de la beauté de la musicalité.

Voilà ce qu’on dit à V+ et à sa mère.

Car le tour de force là-dedans réside dans la prise de conscience de la beauté du son. Du son dans tout ce qu’il est. On reste, on écoute, écoute et écoute encore, dans l’attente impatiente et désespérée d’entendre une note, enfin.

Dans les aigus, les billes au bout des fils tapotent les cordes avec nervosité et frénésie légères alors que dans les graves, elles génèrent un grésillement chaotique. Ni l’une ni l’autre ne crée un quelconque plaisir auditif. Elles ne répondent aucunement à nos attentes face à ce maître qu’est le son.

Mais bizarrement, on reste. On rêve d’entendre la note, tant attendue, sur la corde tendue. Une note telle qu’on l’imagine. Une note distinguable, belle et claire, qui se pose dans l’air. Ou alors une basse, pleine et ronde qui sonne le glas, qui transperce la tristesse de l’instant.

Et là… Stop… Là, juste là, le hasard l’a fait naître. Cette petite note en laquelle on n’osait plus croire vient de respirer, vient tout juste de poindre le bout de son nez. On l’a saisie, attrapée en plein vol; merci voltage, merci vent.

Et on l’a savourée. Pleinement. Parce que si attendue. Merci hasard.

Laura Keltoum B

Composition in V+ de Nataliya Petkova/ Du 20 au 24 mai au festival Sight and Sound / 7240 rue Clark.