Crédit photo: David Ospina

« Ce n’est pas grave », dit la mère à sa fille pour la rassurer. Hasardeux et intimiste, le fait de déterminer la gravité d’une situation ou ce qui vaut la peine de se faire du mauvais sang concerne le lien de confiance entre une mère et son enfant. Afin de camper cette prise de conscience qui se loge au fin fond de l’instinct maternel, Evelyne de la Chenelière a opté pour ce moment déchirant où l’enfant doit se séparer de sa mère pour aller à l’école. Mise en scène par Daniel Brière, la pièce Septembre est présentée à Espace Libre jusqu’au 3 octobre.

La mise en situation est simple, voire banale. C’est le 12 septembre, la mère reçoit un appel de l’école pour lui dire de venir chercher sa fille parce qu’elle a mal au ventre. Cela fait trois jours que le scénario se répète. La mère ne sait plus quoi faire. Par contre, la façon dont on présente cette mise en situation est inusitée. On crée un effet d’étourdissement en superposant la voix hors champ et la voix réelle de la comédienne, et un effet d’enfouissement en répétant les paroles en boucle. La combinaison de ces deux effets crée un tourbillon oratoire.

Avec la pièce Tavernes (2004), le duo Alexis Martin/Daniel Brière a raconté l’histoire d’un homme (Alexis Martin) devant quitter l’hôpital où sa femme venait d’accoucher de son enfant. Réfugié dans un lieu masculin, la taverne, il reçoit des témoignages paternels de plusieurs personnages intrigants, tous joués par Alexis Martin. La pièce Septembre semble être son pendant féminin. Evelyne de la Chenelière, également seule sur scène, incarne une série de personnages inspirés de ceux qu’on retrouve dans une cour d’école.

Au niveau de la disposition de l’espace scénique, Daniel Brière a misé cette fois sur le cercle plutôt que sur la ligne. Dans Tavernes (2004) il y avait un long bar, là où dans Septembre il y a un bout de clôture, tel un rayon qui pivote pour tracer une circonférence.

Au lieu d’assister à une succession de personnages, de tableaux ou d’anecdotes issues d’une cour d’école, le tourbillon oratoire de l’introduction emballe les histoires que l’actrice raconte en conjuguant les échelles de plan avec les mises en abyme. Elle incarne aussi bien les mères qui observent les enfants de l’extérieur que les enfants qui s’amusent à l’intérieur. Ça se complique lorsqu’elle se met à nous parler des figurines de son enfance : ces personnages aux pieds ancrés dans un carré de gazon représentent les personnages de la cour d’école dans son imaginaire.

Au troisième soir de représentation, le public a semblé percevoir la pièce comme une tragédie. Assis dans les gradins, les spectateurs retenaient leurs rires pendant les moments comiques. Un peu comme ces élèves rebelles qui retiennent un fou rire contagieux en pleine classe.

Lorsque la comédienne se met à analyser la requête d’un petit enfant qui saigne du nez et qui ne cesse de réclamer sa mère, la rigueur de son questionnement – qui ferait rougir René Descartes – est très drôle. Néanmoins, lorsqu’elle incarne un enfant qui se fait gronder, la scène tragique nous percute. Nous ne sommes pas au-dessus de lui. Cela se passe devant nous, à hauteur d’homme.

 

Plan américain

Pendant la période de discussion à la suite de la représentation, quelques spectateurs ont souligné qu’ils voyaient un symbole dans le fait que la dramaturge ait choisi la date du 12 septembre pour situer la pièce, c’est-à-dire le lendemain du 11 septembre – en référence à la tragédie survenue à New York en 2001. Je ne pouvais m’empêcher de penser au caméo de Daniel Brière dans le film Les invasions barbares (2003), où il révèle le métadiscours du film de Denys Arcand. Ces deux symboles ne positionnent-ils pas plutôt le duo en marge de l’imaginaire américain?

« En somme, ce qui suscite la révolte du quatuor, c’est le plan américain, ce modèle de « perfection » auquel ils ne parviennent pas à correspondre. Dans une suite de tableaux syncopés et fragmentaires – un procédé photographique et cinématographique qui épouse le sens premier de l’expression « plan américain »», a écrit Christian Saint-Pierre dans Jeu : revue de théâtre en 2008 au sujet de la pièce Le Plan américain (2008) présentée par le duo Evelyne de la Chenelière /Daniel Brière.

Le déplacement chorégraphié en guise de prologue, où l’actrice vêtue d’un imperméable de «post-it » se frotte sur un mur de« post-it » n’est pas sans rappeler les mouvements devant de grandes toiles du personnage de la mère du Plan américain (2008) jouée par Anne-Marie Cadieux.

Bref, Evelyne de la Chenelière s’adresse à l’enfant en nous… et ne manque pas d’attiser le diablotin qui y grouille chez certains.

– René-Maxime Parent

La pièce Septembre du Nouveau Théâtre Expérimental est présentée du 8 septembre au 3 octobre à Espace Libre.