SENS

Les 3 et 4 mai derniers était présentée au Gesù la sixième production de la compagnie ZØGMA. Intitulé SENS, ce nouveau spectacle, chorégraphié par Frédérique-Annie Robitaille et Dominic Desrochers, avait justement pour objectif la mise en mouvement des multiples acceptions du terme « sens ».

DESSUS

Dès le début du spectacle, les éléments de la scénographie en esquissent le nœud dialectique, soit la confrontation des notions d’être et de paraître. À un écran, où sont parfois projetés en direct les mouvements des danseurs légèrement déformés par la vidéo, s’ajoute une allée rectiligne blanche évoquant les podiums des parades de mode. Au nombre de six, les danseurs – Olivier Arseneault, Noémie Azoulay, Yaëlle Azoulay, Philippe Meunier, Frédérique-Annie Robitaille et Ian Yaworski – y défilent d’abord sans le moindre appui sonore, ce qui aide les spectateurs à entrer plus rapidement dans la proposition artistique reposant principalement sur des percussions corporelles. En quête de visibilité et d’attention, les interprètes s’avancent sur la scénette, prennent des pauses différentes toutes plus artificielles et drôles les unes que les autres et changent d’habits dans l’espoir de capter tous les regards.

Une première interprète – Yaëlle Azoulay (coup de cœur pour sa magique présence scénique) – se trouve alors emportée par le rythme de son corps. S’en suit un enchaînement structuré de tableaux impliquant d’abord un, deux, puis trois, quatre, cinq et finalement six interprètes avant que ces derniers ne redessinent la suite à rebours en faisant suivre un sextet, un quintet, un quatuor, un trio, puis un duo et enfin un solo. Il n’en demeure pas moins que la progression dramatique met principalement en valeur les numéros de groupe, et ce, malgré la thématique du « moi » abordée au sein du spectacle. Saisissants de synchronisme, c’est ensemble que les excellents interprètes, toujours à la fois aériens et enracinés dans le plancher, réussissent le mieux à communiquer synesthésiquement avec le public.

Dans cette production où se côtoient l’authenticité et l’artificiel, les sens aident à départager le vrai du faux. À un moment, deux danseurs présentent, par exemple, un biscuit à une interprète. En tant que spectateur, c’est à la vue de la danseuse réagissant aux odeurs du biscuit qu’on a l’impression de mieux découvrir sa personnalité. À mesure que le spectacle se déploie, que le nombre de coups de coude et de crocs-en-jambe augmente sur le podium, les jeux de rôle des interprètes s’effritent; leur carapace, trahie, se dérobe et nous laisse entrevoir des individus qui dansent. Au rythme de l’éveil de leurs sens, les artisans du spectacle se dévoilent progressivement dans ce qu’ils ont de plus beau et de plus touchant : leur rapport sensoriel au monde qui les entoure.

La puissante finale du spectacle témoigne aussi de cette idée. C’est au moment où le rythme s’accélère, au moment où on croit entendre le cœur de la dernière interprète présente sur scène battre à la propulser dans les airs, au moment où tous les sens – les siens comme les nôtres – sont exacerbés, qu’apparaît une parcelle d’authenticité.

 

DESSOUS

À un autre niveau, l’orchestration du spectacle a permis aux spectateurs non pas seulement d’assister passivement à cette exploration sensorielle, mais bien plus encore d’en faire partie prenante. L’audience a été tour à tour plongée dans le noir et réduite à son ouïe pour imaginer ce qui se déroulait sur scène, confrontée au choix de regarder les danseurs ou l’écran, témoin de l’alternance ou de la superposition des sons ambiants et de l’environnement sonore de Julien Roy.

Mais ce qui se cache surtout « dessous », c’est le parti pris de la compagnie pour l’humour. Par son laisser-aller au rire et à l’autodérision, SENS s’élève au rang des rares productions dansées lors desquelles j’ai pu sourire cette saison. Ce choix stylistique est d’autant plus honorable que les thèmes abordés dans le spectacle ne sont pas à priori joyeux ni faciles d’approche. Quels sens donner à l’image qu’on projette et, plus largement, à nos mouvements, à nos vies ?

Dans le programme du spectacle, ZØGMA se définit comme un « collectif de folklore urbain » qui s’inspire « d’éléments du folklore québécois et de la diversité culturelle des centres urbains ». Ne pourrait-on pas ainsi faire un lien entre le rarissime traitement festif mis de l’avant par la compagnie et l’influence d’un large bassin de traditions dans lequel le rire et la notion de regroupement occupent encore une place importante ?

Quoi qu’il en soit, SENS résiste à la branche austère de la danse contemporaine, ce qui ne l’a pas empêché de flirter avec d’autres tendances comme la danse-théâtre. En regard d’un amalgame d’influences tant ethniques que rythmiques, ZØGMA signe un spectacle unique en son genre.

SENS, danse contemporaine ?

SENS, danse percussive ?

SENS, folklore urbain ?

SENS, tout ? SENS, rien ?

Peu importe !

 

SENS aura été un vent rafraîchissant balayant les catégories dans tous les sens, un vent qui aura mis les critères définitionnels des styles de danse sens dessus dessous.

SENS aura incarné ce qu’on oublie trop souvent être le propre de la création : l’invention de ce qui n’existe pas encore.

– Émilie Coulombe