Crédit photo: Yanick Macdonald

Il n’est pas chose simple de s’attaquer au géant qu’est Ingmar Bergman. Ceux qui admirent son œuvre, admirent également sa forme et la dissection des sentiments humains qu’on y retrouve. Il faut donc saluer le courage de James Hyndman qui, pour sa première mise en scène, a décidé d’explorer Scènes de la vie conjugale, œuvre phare de l’homme de théâtre et cinéaste suédois.

Pour ceux qui l’ont vu, ce n’est pas chose facile de faire fi de la mini-série de 1973 et de la proposition de jeu de Erland Josephson et de Liv Ullmann, personnages qu’ils reprennent d’ailleurs 30 ans plus tard avec Saraband (2003). On peut toutefois dire que le pari est assez réussi. Le travail d’adaptation, fait par James Hyndman lui-même, a réussi à construire une gradation des événements cohérente et crève-cœur. Pour ceux qui ne connaitraient pas l’œuvre originale, Scènes de la vie conjugale est exactement ce que le titre décrit, c’est-à-dire une série de vignettes tirées de 20 ans dans la vie des protagonistes, Johan et Marianne.

On assiste à leur bonheur tranquille, puis à l’ennui de Johan qui le pousse à quitter sa femme pour une plus jeune, leurs déchirements, leurs retrouvailles. Bergman explore ici l’absolu amoureux confronté au quotidien, à l’irrémédiable solitude, à l’ordinaire. James Hyndman et Évelyne de la Chenelière ont une belle complicité et, même si leur jeu est parfois un peu survolté, ils nous offrent des personnages vulnérables, détestables et attachants, tout en rendant tout à fait justice à l’œuvre.

Si la scénographie de Stéphane Longpré est prudente, si la mise en scène est juste et s’en tient au texte, la touche que Hyndman a apporté à la proposition est la façon dont il meuble les ellipses. Une caméra, dont les images sont projetées sur les murs du décor, filme les changements de costumes des acteurs en coulisses. Là est poussée encore plus loin la notion d’intimité, en laissant pénétrer cette bulle de complicité habituellement refusée au public. Accompagnés par les envolées musicales de Laurier Rajotte (et non pas le Bach associé à ces personnages) et enveloppés par des pauses un peu plus longues que ce que le naturel demanderait, les deux acteurs nous invitent dans leurs petits gestes, nous forçant à nous interroger sur la notion de vérité, sur la notion de rôle. Si la démarche bifurque un peu du thème central, le metteur en scène en profite pour explorer la forme théâtrale et la façon dont elle aborde la vérité.

Sans être spectaculaire, on peut dire que cette production est honnête et brutale, à l’image de ce que Bergman avait l’habitude d’offrir à son public. On savait déjà que Hyndman était un lecteur intelligent, et c’est un ravissement de voir qu’il sait la traduire sur scène sans que son ambition ne se transforme en prétention.

– Rose Normandin

Scènes de la vie conjugale, du 9 avril au 8 mai au Théâtre de Quat’Sous. Pour tous les détails, c’est ici.