Crédit photo : Yves Renaud

C’était soir de fête, hier, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. En présence du directeur général de l’Opéra de Montréal Pierre Dufour, de la ministre de la Culture Hélène David ainsi que celle de Denis Coderre, maire de Montréal, l’Opéra de Montréal a souligné son trente-cinquième anniversaire. Même si pour certains, l’opéra est encore perçu comme un art élitiste, on ne peut qu’applaudir l’équipe de l’Opéra de Montréal qui, depuis quelques années, a fait preuve d’une grande ingéniosité pour rejoindre et attirer de nouveaux spectateurs. La preuve? Les quatre représentations de Samson et Dalila affichaient déjà complet plusieurs jours avant la première.

Samson et Dalila est un opéra en trois actes et quatre tableaux du compositeur français Camille Saint-Saëns. Ce dernier a vu son nom quelque peu écorché par le maire Coderre, ce qui n’a pas manqué de faire réagit l’audience. Eh oui, malgré la démocratisation de l’opéra, le public reste tout de même composé en grande partie de connaisseurs. J’étais pour ma part accompagnée d’une néophyte en la matière, qui a été initiée à la fois à la musique du grand compositeur et aux mystères de l’excès de toux chez l’auditoire des concerts classiques. Samson et Dalila est également l’opéra idéal pour goûter pour une première fois les subtilités de ce grand art. Le livret de Ferdinand Lemaire – en français – est d’une qualité remarquable, loin des mièvreries qui affligent certaines des meilleures productions de l’époque. La trame, tirée d’un épisode biblique, n’offre aucune redondance et utilise judicieusement l’ellipse, ce qui laisse le loisir au spectateur de deviner la tournure des événements et permet à l’orchestre de briller à son tour. Surtout, la musique est magnifique, offrant à la fois de belles mélodies, un savant alliage de couleurs harmoniques et un souffle sans cesse renouvelé grâce à une utilisation généreuse des chœurs.

Une mise en scène au service de l’intrigue

Tableau saisissant que celui qui s’offre aux spectateurs au lever du rideau. Les décors, constitués de panneaux modulables qui avancent, reculent ou s’ouvrent selon les besoins et sur lesquels sont projetés des vidéos, reposent sur un plan incliné qui bouge également, permettant ainsi de jouer avec les volumes et de suggérer des éléments d’ordre référentiel – une cellule, un temple – et psychologique. La mise en scène, signée Alain Gauthier, est à la fois précise, innovatrice et sobre, pour laisser toute la place au drame de ce Samson qui, séduit par la manipulatrice Dalila, en viendra à trahir son peuple et son Dieu.

L’œuvre débute par une introduction orchestrale que viennent bientôt rejoindre les voix du chœur. Sur scène, les projections en tons de bleu métallique et de gris ne fournissent que peu de lumière, accentuant la froideur du tableau. Puis la luminosité augmente et ce qui apparaissait de prime abord comme un élément de la projection se révèle être des corps humains couchés à même le sol et implorant leur Dieu d’avoir pitié d’eux. Bientôt, une voix se distingue : c’est Samson, interprété par le ténor Endrik Wottrich, enjoignant son peuple à se lever et à se révolter. Bientôt, les chaînes sont brisées et les esclaves sont libres, et la force de Samson semble sans limite. Mais Dalila entre en scène et invite le héros à la rejoindre dans son nid d’amour. Aurait-elle trouvé le point faible de Samson?

Si le premier acte sert de mise en contexte et accorde beaucoup de place au chœur, le second, plus statique, est celui où les interprètes de Samson et de Dalila sont appelés à briller. Dalila, interprétée pour la première fois par l’incomparable Marie-Nicole Lemieux, est tout simplement électrisante dans son rôle de séductrice assumée. Wottrich n’est pas en reste, alors que sa voix se mêle à celle de la contralto pour chanter l’amour et faire de l’air « Mon cœur s’ouvre à ta voix » la source d’innombrables frissons. Les deux solistes affichent une incroyable maîtrise de leurs rôles et font oublier qu’ils sont, pour de longues minutes, absolument seuls et presque immobiles sur scène.

samsondalila

Crédit photo : Yves Renaud

Une performance presque sans fausse note pour l’Opéra de Montréal

Le troisième acte, divisé en deux tableaux, s’ouvre sur un Samson enchaîné, aveugle et trahi par sa belle. On le traîne jusqu’au temple, où la foule rit de sa déconfiture et où Dalila affiche le mépris qu’elle lui a toujours voué. Puis c’est la bacchanale, moment instrumental qui laisse toute la place à l’Orchestre Symphonique de Montréal dirigé par Jean-Marie Zeitouni. Sur scène, une soixantaine de chanteurs et de figurants exécutent une chorégraphie, mais bientôt, ils se rassemblent et se tournent vers les projections, qui montrent un homme et une femme nus qui dansent. Il s’agit selon moi de la seule faiblesse de la mise en scène jusqu’ici sans défaut. Car si ces danseurs nus représentent la décadence de la bacchanale, la vidéo, de par son côté infiniment plus concret que tout ce qui a été présenté jusqu’alors, tranche drastiquement avec le ton qui avait été instauré à coup d’ingénieuses suggestions et de subtils jeux de lumières.

Bientôt, Samson se relève et implore son Dieu de lui redonner sa force d’antan; le temple est alors détruit dans un nuage de poussière. Ainsi se termine Samson et Dalila, présenté au public pour la première fois en 1877 et qui reste, malgré tout, terriblement actuel dans sa façon d’incarner les guerres que se livrent les religions. Il s’agit d’un véritable tour de force pour l’Opéra de Montréal, qui a su réactualiser ce classique sans le dénaturer. Chapeau à toute l’équipe, de l’orchestre aux chœurs en passant par les solistes au jeu impeccable. S’il est trop tard pour se procurer des billets pour ce magnifique opéra, on attend déjà avec impatience Silent Night, qui sera présenté au mois de mai. Un rendez-vous à ne pas manquer!

Chloé Leduc-Bélanger

Samson et Dalila, une production de l’Opéra de Montréal, est présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 31 janvier 2015.