Petit opus très intéressant que ce deuxième recueil de poésie de Laurance Ouellet Tremblay intitulé salut Loup! Divisé en cinq parties qui se conçoivent comme des épisodes, le recueil offre une réflexion sur l’engendrement, tant comme une mise au monde que comme une mise en mots. Dès la première partie, la volonté de (re)définition est claire. À travers un processus de décomposition et de recomposition des mots, le lecteur est amené à réfléchir au rapport entre le sens conventionnel et les images subjectives que viennent faire résonner l’ensemble des syllabes. Par exemple, la poète propose de nommer le mouvement de l’engendrement l’« engendration » et ajoute : « le terme, né d’une rencontre entre les mots gangrène et nation, existe depuis peu ».

Ce jeu de transformation et d’association de mots se poursuit tout au long du recueil sous diverses formes, ce qui confère une dimension très sonore à la poésie. La parole est d’ailleurs omniprésente dans l’œuvre, depuis l’interpellation du titre jusqu’à la présence de nombreuses instances énonciatrices. Passant par toute la gamme des pronoms au gré des sections, le recueil laisse entendre une multitude de voix qui tantôt s’opposent et tantôt se réconcilient.

Alors que dans la première partie, la distance est préservée par une énonciation au « il », une fois l’engendrement accompli, c’est le « nous » qui vient s’affirmer contre un « vous » auquel la parole est refusée : « ce poème est un leurre / vous êtes sans voix ». Ce « nous » qui vient de naître est revendiqué par les « assis-à-terre », en opposition avec les « agrandis » aux « grands corps de poilus épeurants ». Chacun se campe sur ses positions, ce qui donne lieu à une troisième partie aux dialogues croisés, qui est suivie par une lutte, une séparation. À la fin vient l’épuisement et le rapprochement, dernier épisode d’un conflit qui s’est transformé en bras ouverts au fil des pages.

À travers ces « dédales de dires » surgit un antagonisme qui porte tout le recueil et rappelle cette vie qui pousse et éclate malgré les obstacles. Les fraîchement débarqués affirment leur volonté de ne pas reproduire les modèles surannés et cherchent à se rebeller contre ces « poussés trop vite qui, venus du fond, murmurent très plein la haine que vous vous portez les uns les autres ». Pourtant, on ne peut tenir la position de la révolte trop longtemps : « demain, je flancherai net […] et m’effondrerai d’amour». Ce n’est pas sans humour que Ouellet Tremblay pointe ces contradictions entre les discours qu’on tient pour les apparences et l’attendrissement du « cœur [qui] ne peut rien / sinon boiter et mordre / maladroitement ».

Bref, salut Loup! offre beaucoup de matière à cogiter pour un si menu recueil. On assiste tout au long des cinq épisodes à une véritable transformation, tant par le jeu sur la langue que par l’évolution des sentiments. Pourtant, malgré la multiplication des voix, l’ensemble donne une impression d’unité, comme un chemin qui traverse un paysage sur diverses saisons. Avec salut Loup! Laurance Ouellet Tremblay signe un deuxième livre d’un grand intérêt qui, loin de se limiter à la simple recherche esthétique, creuse et met au jour une poésie forte et évocatrice.

– Chloé Leduc-Bélanger

salut Loup!, Laurance Ouellet Tremblay, La Peuplade, 2014