Crédit photo : Youssef Shoufan

Paru aux Éditions de l’Hexagone en mars dernier, le recueil Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard ne cesse de marquer l’imaginaire de ses lecteurs et lectrices depuis avec son écriture des plus poignantes. La poète a accepté de nous en dire davantage sur sa démarche de création et sur la poésie de manière plus générale.

Étudiante au doctorat en littératures de langue française à l’Université de Montréal, tu entames une thèse qui porte sur la lésion comme stratégie discursive dans la poésie féministe québécoise. Comment concilies-tu l’écriture savante et celle poétique ?

Les deux s’amalgament constamment. J’ai déjà cru que je pouvais séparer université et création, mais désormais je me rends bien compte que les thèmes qui m’animent comme doctorante (donc comme lectrice) sont les mêmes que lorsque j’écris; la filiation, l’intertextualité, les blessures, l’amitié.

Peu importe le texte, que ce soit un article ou un poème, j’écris à partir d’un regard que je sais ancré dans mon expérience. Je ne crois pas au détachement scientifique lorsqu’il s’agit d’écriture. C’est le biais à partir duquel je travaille. Après, il y a des jeux de forme, de langue, qui camouflent ou distancient le « je », évidemment. Même si j’écris à partir de mon regard, je n’écris pas nécessairement sur moi!

Quand même, rien n’est pire, à mon sens, qu’un texte de fiction où l’on sent trop le désir de faire passer un bagage universitaire ou lettré ; quoter Barthes, Céline ou Derrida à chaque deux lignes lorsqu’on parle de brossage de dents, je trouve que c’est exaspérant au possible. On ne peut pas se défaire de son expérience de lecteur, mais je pense qu’il faut trouver, quand on écrit, des stratagèmes pour ne pas que ce soit assommant ou pédant.

Le « royaume scotch tape », tel qu’il est mis en œuvre à l’intérieur du recueil, est un royaume bien singulier. Pourrais-tu nous dire de quoi il est construit et qui siège sur son trône ?

J’ai voulu créer un lieu qui se désagrégeait au fur et à mesure de la lecture pour se reconstruire dans ses interstices, un lieu mouvant, informe, qui tire sa force dans le fait que parce qu’il se sait détruit, il saura aussi patcher ses failles avec tout ce qu’il trouve. Il est construit de bribes de discussions, de morceaux de textes d’autres écrivains ; je l’ai érigé à partir de mes histoires et de celles de mes amies. Je l’ai voulu fait de morve et de sang, de fatum et de jokes, de berceuses et de lumière.

On joue un peu à la chaise musicale, sur le trône ! Je n’aime pas trop les trucs statiques. Les parents y siègent, mais comme on essaie de déconstruire leur héritage, ils se font pousser de là par leurs enfants, mais y remonteront peut-être quand même, qui sait… Les garçons aussi y sont des rois parfois, surtout les smattes, mais pas seulement ; ceux qu’on met sur un piédestal même s’ils ne le méritent pas s’y assoient par effraction. Et les filles aussi, bien entendu, dans leurs bons jours, lorsqu’elles savent confronter leurs reflets dans un miroir, y posent une fesse.

Quelles sont les images à l’intérieur de tes poèmes et comment se déploient-elles ?

Il y a des références à des contes, des chansons, à un univers très pop ; j’ai voulu « polluer » les vers, créer de l’interférence. De toute façon, je suis matinée de pop moi-même, j’adore Britney Spears et j’écoute plus de Taylor Swift que n’importe quel médecin le prescrirait. J’ai voulu intégrer des bribes de cela dans les poèmes, un peu comme des vers d’oreille. Il y a aussi beaucoup de terre, de compost, de limon ; j’aime penser en termes de déchets et de recyclage, surtout lorsqu’il s’agit de langage. Et beaucoup, beaucoup, beaucoup de corps en morceaux. Les corps, ceux qui sont morts, ceux que l’on a connus et puis qui partent, celui avec lequel on est pogné et qui occupe un espace auquel on ne peut se soustraire, qu’on le veuille ou non… Les corps, c’est un peu mon obsession.

Dans Royaume scotch tape, les poèmes en vers et en prose cohabitent. Quelle est la volonté que tu leur attribues ? Est-ce qu’il y a une forme qui est plus sujette à traduire un état poétique que l’autre ?

C’est un aspect de mon recueil que j’ai retravaillé avec mon éditeur parce qu’au départ, j’y étais allée à l’instinct et c’était plus ou moins cohérent. On a décidé de mettre en prose les poèmes qui relatent des scènes particulières, très courtes, qui ne font pas référence à un espace temporel plus large. C’est un choix qui avait à voir avec le souffle, parce qu’il n’y a pas de ponctuation dans mes poèmes, pour qu’on ait l’impression, en lisant, de voir quelque chose qui se déroule très vite.

Quelle place occupe la poésie québécoise contemporaine dans le champ médiatique et comment est-il possible d’assurer sa circulation, sa visibilité ?

Je pense que la poésie québécoise a, depuis quelques années, une plus grande visibilité qu’il y a quelques années. Mais peut-être suis-je seulement plus attentive maintenant qu’auparavant ! Du Marché de la poésie au Off-Festival de poésie de Trois-Rivières, les occasions sont nombreuses d’entendre les poètes. Un blogue comme Poème Sale donne une belle visibilité à la poésie, aussi. Après, c’est sûr que la place de la littérature à la télévision ou à la radio, dans les postes non câblés, est, et a toujours été, insuffisante. Mais c’est un lieu commun que de dire ça, et il faut peut-être juste cesser de remâcher les mêmes discours et trouver des alternatives de diffusion.

Mon recueil a reçu un accueil qui m’a agréablement surprise ; par exemple, je n’aurais jamais cru qu’une publication qui circule autant que le journal Le Métro y fasse référence ! Je ne sais pas si ça prouve qu’il y a une démocratisation de la poésie, ni même si une telle expression veut réellement dire quelque chose, mais naïvement, ça m’aide à croire en l’existence d’un lectorat qui dépasse les poètes eux-mêmes et les étudiants en littérature.

– Propos recueillis par Vanessa Courville

Royaume scotch tape, Chloé Savoie-Bernard, l’Hexagone, 2015.