Le soir de la première, le 2 décembre, les Ballets Jazz de Montréal ont fait vibrer les planches du Théâtre Maisonneuve avec son programme triple : Rouge, Mono Lisa et Kosmos. Si j’assistais à mon premier spectacle de ballet jazz, pour mon accompagnatrice, il s’agissait de retrouvailles après une quarantaine d’années d’abstinence. Pendant la genèse du ballet jazz de ce côté-ci de la frontière, en 1971, on lui avait offert de quitter la ville de Québec pour rejoindre la compagnie naissante à Montréal.

À première vue, les pas rythmés et les transferts de poids m’ont amené à situer le ballet jazz à mi-chemin entre le ballet élancé et la danse contemporaine saccadée. « C’est beaucoup moins raide que le ballet, tu n’as pas remarqué le mouvement du bassin ? », suggère mon accompagnatrice. Elle poursuit en me faisant remarquer l’unité du mouvement des danseurs. Puis, on s’est entendu sur la référence aux chorégraphies de comédies musicales.

On venait d’assister à Rouge du chorégraphe brésilien Rodrigo Pederneiras. Sur une scène conçue comme un point central, les danseurs explorent cette « danse intérieure au corps » sans préméditation formelle. La force de leur prestance est impressionnante. Une vitalité habite chaque danseur, de même que l’ensemble du groupe, au carrefour d’un métissage de xaxado, de samba, de capoeira et de danses de salon. Reformulée dans un langage moderne, cette diversité est bien ancrée dans un à une identité autochtone.

« Tu vois, Eva, la cofondatrice, elle avait été à New York pour suivre des cours de ballet jazz. Juste pour te dire à quel point c’était nouveau. », affirme mon accompagnatrice en commentant les noms dans le programme. Elle les voyait comme au moment où elle avait décidé de poursuivre comme professeure de ballet jazz, après avoir décliné l’offre de rejoindre la compagnie à Montréal. « Louis Robitaille, le directeur artistique, c’était un petit gars », me dit-elle spontanément.

Mono Lisa du chorégraphe israélien a été bref. « Comment tu as trouvé la « dactylo » ? », me demande-t-elle. J’avais noté le son de clochette des anciennes machines à écrire lorsque le rouleau arrive à extrémité, mais disons que le son des touches avait subi de la distorsion au point de sonner comme de la musique techno, très agréable à entendre.

Après quelques recherches, j’ai pu décoder ce qui m’a obnubilé pendant un court moment. Le chorégraphe a fait faire à son duo des roulements de bassin, des torsions, des portées acrobatiques et des figures, le tout clos par des appuis inusités. Néerlandais d’adoption et ayant fondé sa propre compagnie à Amsterdam, c’est à travers cette culture que j’ai trouvé un sens pour interpréter le « jeu du chat et de la souris » du chorégraphe.

Si on pense à la composition du fameux triptyque du peintre Jérôme Bosch où des éléments détaillés gravitent autour d’éléments isolés au volume plus imposant, une activité autour de noyaux nets sur une étendue, la chorégraphie reprend ce type d’organisation dans un langage corporel. L’espace sur scène figurait en cellule, un bureau éclairé aux néons. Une étendue précieuse  pour un peuple dont les terres se trouvent sous le niveau de la mer.

« Je reconnais les mêmes mouvements que je faisais », me dit-elle. « Ce n’est plus la même chose, ça a tellement évolué », poursuit-elle. Des mots simples qui ne rendent pas la charge émotive de ce qu’elle ressentait quarante ans plus tard de renouer avec sa passion.

On a tous les deux eu de la misère à adhérer à Kosmos du chorégraphe grec Adonis Foniadakis. Il s’agissait d’une représentation du chaos employant une esthétique industrielle. N’empêche que les danseurs étaient très bien vêtus, avec les costumes noirs du grand couturier Philippe Dubuc.

Bref, je retiens de notre entretien que vivre pour sa passion exige des sacrifices, de même que vivre sans sa passion.

René-Maxime Parent

Rouge, Mono Lisa et Kosmos des Ballets Jazz de Montréal étaient présentés du 2 au 5 décembre au Théâtre Maisonneuve.