Depuis que j’ai lu Rose Envy, je pense à Dominique de Rivaz et à son envoûtante histoire chaque fois que je me gruge l’intérieur des lèvres. C’est que ce roman, qui paraît tout juste chez Hamac, raconte l’histoire de Smoothie, une adepte de l’autophagie qui, à la suite du décès d’êtres chers, se met à fantasmer sur Artémisia, reine grecque de l’Antiquité. Cette dernière, en deuil de son époux, avait pris l’habitude de diluer une pincée de ses cendres dans son vin…

L’auteure suisse livre avec Rose Envy un texte court mais percutant sur le rapport entre la disparition des êtres aimés et le besoin de rendre leur mort tangible et matérielle. Celle qui dédie son livre aux femmes « qui ont choisi, choisissent ou choisiront d’être une breathing living tombs, tombeau vivant d’un être qu’elles ont passionnément aimé » utilise le roman comme un prétexte pour réunir la fiction – l’histoire de Smoothie, de sa manie et de ses deuils – et la réalité, comme en témoignent les références à Artémisia ou à certaines artistes en arts visuels. En tout juste soixante pages, la réflexion développée passe donc d’un tic somme toute bénin (qui ne s’est jamais rongé les ongles, les cuticules, les lèvres?) à une obsession dévorante que la fin ambiguë ne résout pas tout à fait.

Comment Smoothie peut-elle dire adieu à ses morts? Son propre corps est-il une sépulture digne, ou bien est-elle en train de virer folle? La narration à la deuxième personne du singulier ne laisse pas entendre la voix de la protagoniste, même si cette dernière est décrite dans tous ses doutes et ses pensées. « Tu » trompeur, donc, qui interpelle le lecteur et relate avec une certaine distance des comportements qu’il ne juge ni ne condamne, au point où le raisonnement de Smoothie apparaît presque logique. La note initiale de l’auteure apparaît d’autant plus pertinente qu’on comprend que la douleur amène beaucoup de gens – de femmes – à se fondre dans leurs fantômes. Surtout, les longues phrases permettent de surenchérir, d’étaler détails et méandres et de construire sans s’essouffler un univers à la fois complexe et vivant.

Les descriptions d’autophagie et, plus tard, d’anthropophagie sont également étonnantes d’acuité. Sans jamais tomber dans le morbide mais sans épargner non plus au lecteur les détails croustillants, le roman parvient à faire ressentir l’irrépressible envie que peut représenter un tel tic pour ceux qui le pratiquent. « [T]u la regardes faire, fascinée par cet être tout en absence en grand repas avec elle-même, en quête du bout de sa langue d’un reste insoupçonné, d’une couche épidermique qui se serait régénérée pendant la nuit et non encore explorée, tu as hâte d’essayer toi-même, juste pour voir, l’effet que ça fait et comment on fait, dans le long couloir, sous les yeux de verre des animaux, dans ton tablier à l’ourlet décousu, tu choisis au hasard un coin de ta bouche. Et tu y mords. »

Étonnant petit roman que ce Rose Envy qui, sous le couvert d’une histoire assez linéaire, permet d’explorer ce qui reste caché à la vue des non-initiés, cette manie, cette nourriture qu’on est à soi-même, ce désir de garder à l’intérieur de soi ce qu’on aime pour mieux en contrôler la désaffection. Mais il y a aussi un indéniable désir de vivre dans ce roman, qu’il faut lire pour la beauté de plume, l’originalité du propos et l’immersion dans un univers des plus singuliers.

Chloé Leduc-Bélanger

Rose Envy, Dominique de Rivaz, Hamac, 2015.