Nous peuplons une Terre que nous ne savons plus habiter. Une petite boule de terre et d’eau qui seule dans le ciel a su donner la vie. On l’oublie souvent, car elle s’efface derrière une croûte de béton, une strate de ciment qui masque son visage. Pourtant elle est là, bien là, et continue à nous porter dans notre chute libre.

Certains films s’y intéressent à cette Terre, pas tant à ses crises climatiques, mais à ceux et à celles qui l’habitent consciencieusement, et qui continuent à l’aimer. Les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) nous ont proposé cette année de ces films qui oseront nous appeler, un peu candidement, des documenterre.

Wilcox de Denis Côté

Un personnage au passé trouble se lance dans la nature pour trouver son Walden, ou pour combler son ennui. Comme le fantôme de McCandless, il arrête sa marche pour visiter des bus abandonnés. Un faux-documentaire à la forme audacieuse qui rend hommage au mythe de l’ermite, au voyageur solitaire qui renonce à la vie en société pour profiter d’une relation intime et privilégiée avec la Terre.

Le film ne prend pourtant pas position sur ce mode de vie : il en reconstitue simplement le mythe à travers des images distorsionnées et une conception sonore hypnotique. Un film intéressant sans être marquant. On sent que les images sont tournées près des routes de Montérégie, ce qui peut couper du sentiment de liberté que procure le plein air…

Earth de Nikolaus Geyrhalter

L’humain se distingue par une manipulation favorisant la fabrication et l’utilisation d’outils. L’outil poussé à l’extrême devient la machine, puissante et mécanique, permettant une relation brutale avec la terre. Mais ceux aux commandes de ces machines titanesques n’arrachent pas les pierres et le métal sans remords. C’est avec lucidité qu’ils se soumettent au travail de la terre et mettent en jeu leur morale. Pour cueillir ce dont on a besoin pour construire nos villes et nos appareils.

Le film de Geyrhalter s’immisce dans la réalité de ces travailleurs, passant de mines à ciel ouvert à celles au plus profond de la terre. Des plans longs et symétriques permettent au spectateur d’observer ce monde de chaos contrôlé. L’exploitation des ressources minérales de la terre nous est montrée avec respect et humilité.

A place of Tide and Time d’Aude Leroux-Lévesque & Sébastien Rist

À Rivière Saint-Paul, à l’extrême Est de la Côte-Nord, juste avant Blanc-Sablon, résident quelques centaines de Québécois anglophones. Les plus vieux attendent la saison de la pêche pour retourner travailler, ou partent aux quatre coins du pays pour trouver un boulot. Les plus jeunes vont à l’école, s’amusent, et attendent leur graduation pour partir continuer leurs études ailleurs. Ce qui signifie aussi devoir quitter leur village, la terre où ils ont grandi. Ces milliers d’hectares habités par quelques milliers d’humains ne seront bientôt plus peuplés que d’eiders et de cerfs. Les villages deviendront fantômes, destinés à errer dans la mémoire de ceux qui y ont vécu.

Le duo de réalisateurs enregistre la parole de ces derniers résidents qui témoignent de leurs us et coutumes avec un puissant humanisme. Un lien intime se crée avec le spectateur qui pour l’instant d’un film est transporté dans cette terre immensément riche. On comprend rapidement que le lien d’attachement qui relie ces habitants au territoire qu’ils peuplent est incomparable à ce que l’on peut ressentir en ville.

Cemetery de Carlos Casas

Quelque part en Asie, un éléphant se meurt. Son dernier voyage doit le mener au mythique cimetière des éléphants. Son cornac le prépare à cette longue route : il nettoie sa peau usée, fait des provisions et brûle des souvenirs. L’homme et son animal (ou même, l’animal et son homme) ont une vie liée depuis toujours. Plus qu’un lien d’amitié, on assiste à un lien de parenté presque fusionnel.

La fin de l’éléphant est sentie comme celle de son maître, ou le commencement de quelque chose d’inconnu. L’univers surréaliste du documentaire nous transporte dans cette jungle abstraite où images et sonorités se confondent. Un film d’ambiance ou un film d’atmosphère diront certains, mais surtout un film d’une mystérieuse beauté.

Nomad – In The Footsteps of Bruce Chatwin de Werner Herzog

Herzog a une longue réputation de films aux personnages incomparables, aux personnalités singulières. Son dernier documentaire n’en fait pas exception grâce à l’hommage à son ami de longue date, l’auteur et aventurier Bruce Chatwin. Le cinéaste retrace avec nostalgie le parcours de son ami de la Terre de Feu à l’Australie.

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à dédier sa vie aux voyages, aux découvertes, aux aventures? Peut-être simplement le plaisir de marcher longtemps et le sentiment de sérénité qui en résulte. C’est un peu la réponse de donne Herzog en rétrospective aux moments passés avec Chatwin. Les deux amis partageaient cette paix de l’âme, fruit de la contemplation. Car contempler la nature nous ramène humblement à notre condition d’humain, soumise et impuissante face au sublime qui nous entoure.

Anthony Dubé