Dès le premier plan, son intention est révélée : Mitra Farahani cherchera à vous montrer l’envers du canevas, de l’image que s’est créée de toutes pièces son personnage. Un canevas controversé et contradictoire : celui d’un peintre rébarbatif mais attachant au possible.

Outre qu’il soit, comme elle, un exilé iranien, le choix de Bahman Mohasses comme sujet réside dans le mystère qui l’entourait depuis sa disparition quelques quarante ans plus tôt. Tout ce que l’on savait, c’est que celui qui peignait sur commande, mais sans contrainte, pour nulle autre que le Shah d’Iran avait fui Téhéran au lendemain de la Révolution Islamique en prenant bien soin de détruire «toutes» ses œuvres. En terre inconnue ou sous terre, personne n’osait se prononcer, jusqu’à ce que Farahani le retrouve à Rome dans une chambre Hôtel Sacconi où elle s’entretiendra avec lui de ses œuvres comme de ses opinions, selon l’humeur du moment.

Car il faut savoir que Mohasses est l’exemple même de l’individu caractériel. Du tact? Connais pas…? Il est du genre à renvoyer un visiteur d’où il vient si sa tenue n’est pas appropriée ou à donner des directives concernant l’échelle des plans, le montage et, tant qu’il y est, de réalisation en plein milieu d’une scène. Très conscient de la qualité de son travail,  il peut se montrer arrogant et hautain, établissant une certaine distance avec son regard scrutateur, mais qu’on devine triste ou plutôt désabusé. Au fil du film, Farahani apprivoise le vieux peintre et nous permet de le voir dans ces moments où il baisse la garde. C’est là qu’on découvre que, derrière ses airs de durs à cuire, se trouve un vieux «snoro» qui rit en espiègle de ses blagues, qui s’émeut à l’évocation de ses citations favorites et qui verse une larme devant la finale d’un Visconti.

Son émoi est d’autant plus beau à voir que Bahman Mohasses, est un artiste de la destruction sous toutes ses formes et qu’on le croit ainsi incapable d’une «faiblesse» émotive; on réalise au final qu’il s’agit de sa façon d’exprimer sa douleur du monde que de détruire. Cette destruction qui a été l’inspiration majorité de ses sujets : l’Appartheid, la Guerre du Vietnam, la Guerre du Golfe, etc., vous voyez le topo. Cette destruction qui représente le mieux sa vision de l’art, en ce qu’il ne créait pas pour la postérité, mais dans le but de soulager un besoin d’expulsion et, une fois qu’il avait trop vu une œuvre : «morte» «détruite». C’est finalement à son autodestruction que se prête l’artiste devant vous, vous prenant à témoin, une clope et une quinte de toux à la fois.

Comme Mohasses en émet la crainte à un certain moment, il est vrai que le film est très peu diversifié en fait de contenu visuel; les principaux changements se trouvant dans la tenue du personnage, mais ce côté se voit, à mon sens, amplement compensé par la personnalité flamboyante du personnage ainsi que par le clash que cette sobriété propose avec sa gloire passée. La chambre, la ville et même la plage semble participer à ce deuil de l’espoir en l’humanité.

Je vous laisse sur ces paroles que j’ai trouvées divines et vous invite à consulter les archives d’œuvres de ce curieux personnage que fut Bahman Mohasses.

L’animal meurt dans la vie. L’homme vit dans la mort. Je chéris l’animal qui est en moi.

-Bahman Mohasses.

 Vickie Lemelin-Goulet

http://www.ridm.qc.ca/fr/programmation/films/576/fifi-hurle-de-joie