Les mots ont une signification. Elle n’est toutefois pas singulière. Mais, est-ce que leur calligraphie est, elle aussi signifiante? Est-ce que les mots gardent leurs sens premiers à travers les siècles?

Le magnifique travail de Carl Trahan approfondit ces quelques questions à l’aide du dessin et de l’objet. Il a pour point de départ un livre du philosophe Victor Klemper, juif allemand ayant survécu à la Shoah. Ce livre, LTI, La langue du Troisième Reich recueille les observations de l’auteur sur les implications du langage sous le règne des nationaux-socialistes en Allemagne de 1933 à 1945.

Cette mise en situation vous semble bien rébarbative? Ne reculez pas! Je vous l’accorde, un effort de lecture minimum est à prévoir. Une certaine ouverture d’esprit sur l’art conceptuel, aide également. Ce n’est toutefois pas inaccessible. Après être sortie de cette exposition, j’ai eu le sentiment d’avoir acquis une conscience plus aigüe des mots et de leurs sens, et cela, sans douleur.

Dans la vitrine, Ewig 2012, écrit en néon rouge. Qu’est-ce que cela signifie? Beaucoup de choses semble-t-il! « Ewig » veut dire éternel en allemand, mais selon les époques et les régions ce mot porte plusieurs significations. Trahan, nous en dresse l’arbre généalogique à la craie sur un tableau noir, courant sur trois murs. Du mot « Ewig » il décline trois signifiants, de chacun se décline également trois significations et ainsi de suite… Pour ajouter à l’exercice, chaque « génération » de sens alterne entre français et allemand. Par ce simple travail de mise en image, Trahan fait cohabiter deux rivaux ancestraux. Il souligne l’emphase sur la profondeur et la complexité du langage.

Une seconde œuvre qui m’a beaucoup plu s’intitule : 7 (les mots les plus terribles du National Socialisme) 2011. Il s’agit d’une série de sept dessins au graphite. L’ingéniosité de cette œuvre réside dans le fait que les mots sont totalement illisibles. Les lettres ont été superposées les unes sur les autres, gardant ainsi le caractère tabou du mot. La typographie Fraktur quant à elle renvoie à un temps ancien que l’on l’espère révolu.

Finalement, j’ai beaucoup aimé la présentation très sobre et dépouillée des œuvres. Leurs propos étant lourds, Trahan expose ses œuvres avec élégance nous permettant de nous recueillir et de bien prendre le temps de lire et d’apprécier les questionnements relevant de son travail sans nous surcharger. Il se dégage de cette exposition une idée d’éternité puisque les mots ont traversé les siècles et le feront encore.

-Maryvonne Charpentier

Carl Trahan, Tous les mots nécessaires, Articule du 9 mars au 8 avril 2012.