Au terme de la dernière édition du Festival du Nouveau Cinéma, les programmeurs pouvaient se targuer d’avoir choisi des films aux protagonistes féminins des plus fascinants.  Dans ces œuvres, plusieurs s’intéressaient aux rôles sociaux attribués aux femmes et au chemin qu’elles devaient parcourir pour s’en émanciper.

Holiday d’Isabella Eklöf

Dès les premières images bordées de chrome et de fluorescents, la solitude du personnage frappe.  La très sexy Sascha (Victoria Carmen Sonne) traverse un aéroport, mais en la regardant déambuler le long des corridors, et quand on détaille son maquillage, ses talons, son énergie sexuelle, on ne peut s’empêcher de croire que le personnage en joue un autre.  Sascha est en route pour rejoindre son amoureux à une destination vacances ultra prisée.  Puis, viendront les bijoux, les partys, les restaurants, les baisers, le standing. Sasha est une femme trophée et s’en accommode bien, même si le prix à payer est parfois élevé.  Parce que Michael (interprété brillamment par un magnétique et terrifiant Lai Yde) est un homme « d’affaires » (lire ici, trafiquant) qui n’accepte pas facilement de se faire dire non.

Avec sa facture visuelle nerveuse (Nadim Carlsen), équivalent photographique d’une chanson électro-pop, sa mise-en-scène surréaliste et la brutalité de certaines scènes, le film est doté d’une aura douce-amère.  La légèreté et le détachement de Sascha contrastent avec la violence à laquelle est exposée (il faut mentionner une scène de viol assez difficile à regarder exactement pour cette raison).

Dans un film sur le gangstérisme, il est évident que Sascha serait reléguée au second plan avec une emphase mise sur le facteur de glamour qu’elle apporte au personnage masculin.  Eklöf propose, dans Holiday, une relecture de ce personnage en le transformant en moteur narratif, afin de nous faire prendre connaissance de l’étendue de sa tragédie. Ainsi, il est possible de réfléchir un peu plus sur les raisons qui poussent un personnage à s’attacher à une destinée aussi tragique.

All Good d’Eva Trobish

Pour parler du viol, Eva Trobish a décidé d’aborder l’événement dans ce que ce trauma peut revêtir d’ordinaire. Janne (Aenne Schwarz) se rend seule aux retrouvailles d’anciens copains d’école.  Après avoir bien dansé et bien bu, elle rentre chez elle avec un ami à qui elle prêtera son sofa.  Malheureusement, une fois rentrés, Martin (Hans Löw) commet l’odieux dans tout ce qu’il a de plus flasque, humide et mou. Ici, la violence est dépeinte dans le simple rapport de force et l’inutilité de la nier.  On est loin du sadisme de Gaspar Noé, pourtant la scène ne perd rien de son horreur.  Martin finit sa besogne, Janne se relève et lui ordonne de partir et puis elle va se coucher. On le sent vaguement honteux, elle, dégoûtée.

Le tourbillon malsain prend de l’ampleur bien après cette scène névralgique, alors que la protagoniste refuse de donner à cet épisode sombre plus de place qu’il n’est nécessaire. C’est donc au combat d’une guerrière que l’on assiste, mais un combat silencieux qui se retournera contre elle. Ainsi, elle cachera à son patron, sa famille et son amoureux, le sombre virage qu’a pris la fête ce soir-là. Ce secret lui empoisonnera doucement la vie, lorsque Martin se révèlera être plus impliqué dans son environnement qu’elle le croyait.

Le film est brillant de sobriété. Le travail des acteurs est minutieux. Toutes les subtilités se traduisent dans la position des mains, un regard, une démarche. La caméra de Julian Krubasik analyse l’humain, cherche la faille, dépeint la force.  L’approche est réaliste, mais par les silences entre la poésie.  Une ode à la force de caractère, tout en douleur. En explorant la réaction silencieuse que peuvent choisir plusieurs victimes d’abus, Trobish nous parle d’aliénation, de solitude et de deuil. Un film qui traite d’un sujet difficile sans jamais être lourd.

Fugue d’Agnieszka Smoczyńska

Le film ouvre avec cette image archétypale de la victime féminine.  Une âme perdue aux yeux clairs, à la chevelure blonde, à l’imperméable cintré, titubant sur des talons aiguilles, apparition émergeant d’un tunnel de train.  Elle semble fragile, délicate, mystérieuse. Puis, sur le quai, devant les passants, elle s’accroupit…et urine sur le sol. Le bibelot se fracasse pour laisser percer l’animal. Avec la construction de cette première scène, la réalisatrice nous confronte à ce que notre conditionnement nous impose et l’aveuglement auquel il peut nous soumettre.  Et si l’identité féminine n’était faite que de construits?

Avec Fugue, la réalisatrice polonaise qui nous avait proposé The Lure en 2015, revient avec un scénario écrit par l’actrice principale, Gabriela Muskala, pour questionner ce que nous sommes réellement avant de nous définir par les rôles qui nous sont distribués au fil de nos vies (la fille, la femme, la mère). Une femme (Muskala) revient d’on ne sait où, amnésique. Alors que ses parents, son mari et son fils essaient de la réinscrire dans leurs vies, elle réalise qu’elle ne se reconnaît que peu d’affinités avec ce qu’elle était avant l’incident.

De la réalisation de Smoczyńska, on apprécie les mouvements de caméra longs et langoureux, les couleurs désaturées, l’étrangeté glissée au détour d’une scène avec un insert d’insectes ou de nature morte. Le rythme est lent, on sent la structure narrative qui se déploie avec parcimonie à l’image de cet animal sauvage qu’il faut maintenant apprivoiser.

Il est intéressant de penser qu’une actrice est à l’origine de ce drame intimiste sur la fragmentation de soi et sur la difficulté de demeurer intègre, et on comprend l’aisance que celle-ci possède pour incarner ce rôle.  On pourrait tout de même reprocher la courbe mélo que prend le scénario lorsqu’il aborde le mystère de l’incident.  Mentionnons, cependant, que les rouages du drame se sont mis en place, alors qu’un schisme important se dessinait au sein de l’identité du personnage de Muskala.

En regardant Fugue, on ne peut être que séduit par l’objet singulier qu’on construit les cinéastes pour adresser les clichés des rôles féminins (en société et en cinéma, si on veut être méta).

– Rose Normandin

Holiday, d’Isabella Eklöf, All Good, d’Eva Trobish et Fugue, d’Agnieszka Smoczyńska étaient présentés au FNC 2018.

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