Avec le réchauffement climatique, les guerres et les diverses crises économiques et politiques qui s’intensifient aux quatre coins de la planète, l’émigration devient pour certains une solution vitale et finale. Alors que le cinéma choisit souvent de nous présenter ces histoires du point de vue des émigrants, offrant une fenêtre sur des réalités extrêmes et peut-être très loin de celles des « privilégiés » que nous sommes, voici deux films qui inversent les rôles en plaçant les protagonistes habituellement en périphérie de ces situations au cœur du point de friction.  Et si être simplement témoin était hors de question ?

 

Cutterhead de Rasmus Kloster Bro

Pour son premier long métrage, le réalisateur danois Rasmus Kloster Bro s’intéresse aux conditions des travailleurs immigrants pendant l’agrandissement du métro de Copenhague.

Le film ouvre sur un mur de roc qui lentement se fait démolir par une énorme machine de coupe.  Une jeune femme (Christine Sonderris) chronique le projet.  Elle se promène de machine en machine, de travailleur en travailleur, cherchant à construire l’histoire qu’elle s’est faite d’avance sur la beauté de l’union entre les différentes nations travaillant ensemble à une page de l’histoire du transport européen.  La caméra à l’épaule, la facture réaliste, les silences, les bafouillages, les malaises nous permettent de croire à un documentaire, ou du moins, à un des premiers films des frères Dardenne. On explore les réalités difficiles, parfois dangereuses, de ces travailleurs exilés qui acceptent de sacrifier leur confort contre des promesses de vie plus facile pour les leurs.

Et puis, un accident survient, un feu, et la photographe se retrouve piégée sous terre avec deux travailleurs (Samson Semere et Kresimir Mikic). Il leur faudra tenir jusqu’à l’arrivée des secours, si secours il y a.  Ainsi, les otages doivent palier avec les changements de pression, le manque d’oxygène, la déshydratation, la panique, la faim, les espaces restreints afin de surmonter cette épreuve.  Pour articuler ce thriller, Kloster Bro joue avec le traitement sonore et les noirs et arrive ainsi à faire ressentir au spectateur l’intense claustrophobie et précarité de la situation (la légende raconte que le film fut monté dans une petite salle sombre et étouffante question de plonger le monteur dans un état d’esprit proche des personnages).   Si parfois le genre du film empiète sur les questionnements sociaux, il est difficile de ne pas être happé par cette course infernale contre la montre.

Une étude de cas où la solidarité et la compassion affrontent le réflexe de survie et où la mesure du caractère humain est prise à la lumière des décisions difficiles qui surgissent.

Styx de Wolfgang Fischer

Rieke (Susanne Wolff) est une femme forte, naturellement tournée vers les autres (elle est médecin) et surtout courageuse.  Pour ses vacances, elle part seule sur son voilier afin de visiter la luxuriante forêt de l’Île de l’Ascension, projet suggéré par Darwin au milieu du 19e siècle.

Il y a très peu de texte dans ce film.  Toute la première partie installe la relation qu’a la protagoniste avec son bateau, avec l’océan.  Elle semble y être chez elle.  La superbe photographie de Benedict Neuenfels et le jeu de Susanne Wolff hypnotisent et on se prend à se bercer au rythme de la navigation du personnage.

Puis, surgit une tempête.

On se remémore le titre du film.  Le Styx est un des fleuves mythologiques qui unit la terre des vivants aux Enfers.  Pour l’emprunter, les nouveaux trépassés doivent payer un tribut et il est, bien sûr, impossible de le prendre pour revenir vers les vivants.

Au sortir de la tempête, voilà que Rieke aperçoit un bateau abîmé et surchargé de passagers. La panique y est évidente, les réfugiés se jetant dans l’eau par dizaines pour atteindre son voilier. Commence alors le cauchemar de l’Européenne qui voit sa compassion inutile et sa capacité d’aider presque nulle.  Le film s’enfonce de plus en plus dans la brutalité du choix moral que Rieke doit faire.

Voilà un poème émouvant qui passe de la contemplation de la nature à celle de la douleur.  Une ode au courage et à l’empathie empreint d’une lucidité qui n’est pas sans meurtrir le cœur.

– Rose Normandin

Cutterhead, de Rasmus Kloster Bro et Styx de Wolfgang Fischer étaient présentés dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma 2018.

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