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Dans son dernier film, Félix et Meira, le réalisateur Maxime Giroux dépeint un monde méconnu, celui de la communauté juive hassidique du Mile-end. À travers une histoire d’amour controversée entre une juive hassidique et un québécois francophone, Maxime Giroux nous parle d’amour, de liberté et de tolérance.

Les Méconnus : On parle très peu de la communauté des juifs hassidiques alors que nous partageons le même espace, est-ce que c’était pour toi un manque à combler nécessaire, un engagement en tant que citoyen?

Maxime Giroux : Oui, j’ai longtemps habité ce quartier, mais c’est aussi la curiosité, la fascination de l’humain, c’est mes voisins, j’habite la même rue alors pourquoi je ne peux pas leur parler? J’ai eu envie de les connaître. Si moi je suis curieux, d’autres gens le seront aussi et ça va faire en sorte que les Montréalais, que les Québécois découvrent que les juifs hassidiques sont des hommes et des femmes qui s’habillent d’une certaine façon, mais que c’est pas juste ça. Il y a des humains comme nous derrière cette façade.

Les Méconnus : Comment as-tu mené ton enquête pour t’imprégner de cette culture?

Maxime Giroux : C’était très difficile, j’ai même eu peur de ne pas pouvoir faire le film. Au départ, avec Alexandre Laferrière (coscénariste), on avait décidé de ne s’informer que par les livres, mais très vite je suis parti sur le terrain, j’ai commencé à parler avec eux, ils ne comprenaient pas comment j’étais capable de les reconnaître, puis ils m’ont invité à entrer dans leur maison. Quand je commençais à leur parler du film, il y avait une barrière qui tombait. Pour eux, une femme qui sort de la communauté c’est le tabou ultime, ils ne veulent pas en parler, surtout si elle part avec un non-juif. Avoir des enfants c’est plus important que tout pour la communauté, car c’est eux qui permettent de perpétuer le judaïsme, le hassidisme. C’est une société parallèle, ils ont leur fonctionnement, leur façon de faire et c’est fascinant.

Les Méconnus : Si tu avais été une femme, penses-tu que ça aurait été possible d’infiltrer la communauté comme tu l’as fait?

Maxime Giroux : J’ai l’impression qu’une femme aurait pu entrer en contact plus facilement avec des femmes de la communauté, elles sont très curieuses. Par exemple, lors du tournage à New York, elles venaient parler aux femmes du plateau et poser beaucoup de questions, alors que les hommes ne venaient jamais nous parler.

Les Méconnus : En comparaison avec ton précédent film, Jo pour Jonathan (2010), qui est très dur, ici c’est un film lumineux que tu nous présente, est-ce une volonté de ta part de rendre ton cinéma plus accessible?

Maxime Giroux : Ça ne peut pas être moins accessible que mes films précédents! Jo pour Jonathan c’est une critique d’un environnement dans lequel j’ai grandi, c’était une attaque contre quelque chose que je connais. Alors que là, je m’en vais vraiment vers l’inconnu, c’est avant tout un geste d’ouverture pour apprendre à les connaître et ainsi pouvoir par la suite les critiquer, si je le veux. Ce n’est pas la même démarche.

Les Méconnus : On ressent un amour profond de la part du mari de Meira (Luzer Twersky) et inversement. Comment expliques-tu cette relation?

Maxime Giroux : Si ce n’était pas une question de religion, ce couple s’aimerait. C’est la religion qui les a mis ensemble et l’amour a grandi d’une certaine façon. Pour moi, Meira aime son mari, ils forment une belle famille, le problème c’est qu’elle ne peut pas vivre dans ce cadre très strict, et ce n’est pas de la faute de son mari non plus. Son problème à lui c’est qu’il a besoin de ce cadre pour continuer dans la vie, ce sont deux personnes qui ont besoin de choses très différentes, même s’ils s’aiment. L’amour c’est être avec des gens qui ont les mêmes envies et qui peuvent s’apporter des choses. C’est la raison pour laquelle Meira va vers Félix, je ne pense pas qu’elle aime vraiment Félix, et même chose pour lui. C’est un amour d’adolescent, lui c’est un éternel ado et elle c’est une femme qui est devenue adulte trop rapidement. Elle recherche le premier regard d’un homme, le premier toucher, elle cherche cette forme d’excitation que nous on a tous eus, d’où l’utilisation de la musique. La musique fait partie de notre évolution amoureuse, sensuelle, sexuelle et de notre affirmation de ce qu’on est. La chanson After Laughter (Comes Tears) de Wendy Rene, chanteuse soul afro-américaine, marque la libération des femmes noires au temps de l’esclavage dominé par des hommes blancs, tout comme Meira qui cherche à fuir l’emprise d’un homme et au-delà d’un contexte établi.

Les Méconnus : Plusieurs acteurs, dont Luzer Twersky, sont des anciens juifs hassidiques qui ont quitté la communauté, comment était l’ambiance sur le plateau?

Maxime Giroux : Luzer Twersky a quitté la communauté à 22 ans et il a deux enfants qu’il ne peut plus voir. Donc c’est pratiquement son histoire, mais inversée. Ça l’a aidé à comprendre Meira, il était capable de se mettre dans la peau des deux personnages. Il est vraiment extraordinaire! Dans le film, il y a cinq-six comédiens qui sont issus de la communauté hassidique et c’était vraiment très émouvant pour eux parce qu’ils revisitaient leur ancienne vie, ça pleurait autour de la table. Sans eux, je n’aurais jamais pu faire ce film, c’est eux qui m’ont tout apporté, ça m’a vraiment grandi.

Les Méconnus : Aimerais-tu que des juifs de la communauté voient ton film pour pouvoir recueillir leurs impressions?

Maxime Giroux : Beaucoup de gens qui sont sortis de la communauté ont vu le film, ils étaient très touchés parce que c’est leur histoire. Si je montre ça à quelqu’un de la communauté, c’est sûr qu’il ne va pas l’accepter parce que la femme quitte la communauté avec son enfant.

Il va probablement avoir des délégués de la communauté qui vont venir voir le film à Montréal. Luzer voulait mettre des affiches dans le Mile-end et dans Outremont pour attirer leur curiosité, mais moi je n’ai pas envie d’entrer en confrontation, ce n’est pas mon but, je n’ai pas envie de jouer cette game là, j’ai du respect pour cette communauté, mais en même temps je la critique un peu. Le film va clôturer le Jewish Festival à New York et il va y avoir beaucoup de membres de la communauté et des ex-membres aussi, c’est là que ça va vraiment brasser, il faut que je me prépare.

Les Méconnus : Lors d’une discussion entre Félix et le mari de Meira, ce dernier lui explique que si sa femme décide de quitter la communauté elle ne pourra pas emmener sa fille avec elle. Pourquoi as-tu fait le choix que Meira parte avec son enfant?

Maxime Giroux : Meira ne veut pas que sa fille subisse le même dilemme qu’elle quand elle sera grande. Elle va pouvoir grandir dans un autre environnement et elle n’aura pas ce choix à faire. Comme c’est une enfant en bas âge, elle n’aura pas de souvenirs de la communauté donc c’est beaucoup plus facile. Meira le fait pour sa fille, pour qu’elle puisse connaître la sensualité des corps.

Les Méconnus : S’il y a une critique majeure dans le film à retenir, quelle serait-elle?

Maxime Giroux : Il n’y a aucune religion où les femmes et les hommes sont égaux. C’est une critique de ce que les hommes font de la religion, c’est juste un livre que tu peux interpréter comme tu veux.

 

Propos recueillis par Tiphaine Delahaye

Félix et Meira sera à l’affiche au Québec dès le 30 janvier.