Parce que revisiter des classiques, ça nous allume : on vous présente la nouvelle chronique (Re)lire sur Les Méconnus! L’idée? Se pencher à nouveau – et différemment – sur des incontournables de la littérature d’ici et d’ailleurs.

Passant en revue les ouvrages de ma bibliothèque, mes doigts ont glissé sur Putain de Nelly Arcan. Plus qu’un livre, ce fut pour moi à l’époque une rencontre bouleversante. Et une fascination réelle.

J’ai découvert Nelly Arcan, Isabelle Fortier de son vrai nom, sur le tard – en 2015 précisément. Dans le cadre d’un cours universitaire intitulé « Média, sexe et genre », nous revenions sur le « cas » Nelly Arcan à l’émission Tout le monde en parle diffusée en 2007. « Si on se fie à ses livres, elle ne manie pas que le verbe », avait annoncé le présentateur, avant que l’écrivaine ne fasse son entrée sur le refrain de la chanson « Quand on se donne (à une femme d’expérience) ». Ambiance.

Seule femme sur le plateau, entourée d’hommes n’ayant d’yeux que pour son décolleté, elle était venue parler de son œuvre. L’entrevue ne sera finalement qu’une succession de blagues graveleuses et de remarques suggestives. Malaise. Cet événement n’étant pas le propos ici, c’est toutefois sur ce « malaise » que j’ai fait la connaissance d’une femme trop tôt disparue – Nelly Arcan s’est donnée la mort en 2009 à l’âge de 36 ans –, mais aussi et avant tout d’une grande écrivaine québécoise. Putain est son premier roman ; un « livre-choc », « scandaleux » selon les dires de certains. À mes yeux, un puissant exercice de style, profond, brut et maîtrisé.

L’œuvre

Paru en 2001, Putain est le récit à la première personne d’une prostituée de luxe montréalaise, aussi universitaire ; chronique d’un tourment quotidien où se mêlent fiction et brèves de vie que l’on sait bien réelles. Entre les clients qu’elle reçoit chaque jour dans un chic meublé de l’avenue du Docteur-Penfield pour « putasser » comme elle dit, la narratrice se raconte : son enfance, sa vie de famille, ses blessures. Les mots de Nelly Arcan sont crus, et résonnent comme autant de souvenirs et d’émotions jetés sur le papier dans un récit d’une violence implacable et pourtant si maîtrisé. « […] ce livre est tout entier construit par associations, d’où le ressassement et l’absence de progression, d’où sa dimension scandaleusement intime. », écrit Nelly Arcan en prélude. « Les mots n’ont que l’espace de ma tête pour défiler et ils sont peu nombreux, que mon père, ma mère et le fantôme de ma sœur, que la multitude de mes clients qu’il me faut réduire à une seule queue pour ne pas m’y perdre. »

Dans une entrevue accordée à Christiane Charrette sur SRC (Radio-Canada) lors de la sortie de Putain, Nelly Arcan explique : « J’avais envie de dire la vérité là-dessus [son expérience d’escorte], qui est la mienne, qui n’est pas celle de toutes non plus, et qui fut effectivement suffisamment intense pour que je puisse en faire un livre. » Dans Putain, il n’est toutefois nullement question de scènes explicites comme c’est le cas, par exemple, dans La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet paru la même année, et où l’auteure relate la rencontre de son désir avec le désir d’autres hommes, ses fantasmes, la réciprocité et le plaisir éprouvé dans l’acte.

À l’inverse, nous dit Nelly Arcan, « Dans Putain, la narratrice ne connaît rien de son désir ; elle n’en parle pas car elle est constamment actrice dans le scénario du désir de l’autre. Ce sont des scénarios absurdes car elle reste étrangère à cela. Il n’y a pas de rencontre. Ce n’est pas une sexualité, c’est une comédie de sexualité. » En ce sens, le dessein de Putain n’est pas de faire « l’étalement » de scènes sexuelles, mais d’ « énoncer un discours de haine, de tristesse, de désespoir. »[1] C’est ce qui m’a bouleversé hier, et me bouleverse encore aujourd’hui dans l’œuvre de Nelly Arcan.

Texte viscéral s’il en est, les mots de l’écrivaine – bien qu’empruntés par sa narratrice – sont l’écho des maux qui l’habitent : la tyrannie de la beauté et du désir des hommes ; son obsession d’être « la plus belle », la plus regardée, la plus enviée. Un besoin vital dont elle aimerait se dégager, mais son constat dans le livre est terrible : elle est prise au piège. Il est aussi question de la folie, de la maladie mentale et de la mort ; autant de thèmes omniprésents dans l’œuvre de Nelly Arcan. Force et complexité de la personnalité, loin de nier ses propres contradictions ou de se victimiser, l’écrivaine au contraire se remet constamment en question, doute, cherche en vain des réponses.

En cela, Putain n’est pas seulement une rageuse et brillante autofiction. Putain est un livre porteur de questionnements sur l’image de la femme dans nos sociétés hyper-sexualisées. Putain est le récit de cette dictature au féminin. Putain est un cri du cœur, un cri du corps, un cri de révolte. À lire ou relire.

-Léa Houtteville

Putain, de Nelly Arcan, Éditions Seuil, 2001.

– Le livre fut retenu pour les prestigieux prix Médicis et Femina.

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