Parce que revisiter des classiques, ça nous allume : on vous présente la nouvelle chronique (Re)lire sur Les Méconnus! L’idée? Se pencher à nouveau – et différemment – sur des incontournables de la littérature d’ici et d’ailleurs.

« Un grain de poésie suffit à parfumer tout un siècle », a écrit l’homme de lettres et politique cubain José Marti. Profitant de la torpeur de l’hiver, j’ai entrepris de relire Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire (1821-1867). Une œuvre éblouissante, théâtre du spleen et de l’idéal, dans laquelle le poète se livre corps et âme, signant l’un des ouvrages majeurs de la poésie moderne.

Figure centrale du grand tournant littéraire des années 1850-1860, admiré par ses contemporains tels Verlaine, Rimbaud ou Mallarmé, Charles Baudelaire représente à mes yeux l’expression d’une sensibilité et d’une intelligence critique hors-norme. Toute sa (courte) vie durant, il ne cesse d’être partagé entre l’horreur de l’existence et l’extase de la vie, entre l’attraction du futur et la mélancolie des choses passées. Une dualité de l’être, essence du génie baudelairien et de la beauté de l’œuvre.

En 1857, Charles Baudelaire publie une première édition des Fleurs du mal, composée de cent poèmes répartis en cinq chapitres : « Spleen et Idéal », « Fleurs du Mal », « Révolte », « Le Vin » et « La Mort ». Poète maudit dans la France de Napoléon III, il est condamné pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, obligé de soustraire six poèmes d’un ensemble qui, dès lors, perd sa structure et sa cohésion si bien étudiées. Diverses rééditions voient le jour, mais les textes controversés restent interdits de publication en France… jusqu’à la révision du jugement en 1949, aboutissant à la réhabilitation des Fleurs du Mal presque cent ans après sa première parution !

Extrait choisi : Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux lourds ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambour ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

« […] dans ce livre atroce, j’ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine. », écrit Charles Baudelaire dans une lettre datée de 1868. Itinéraire d’un romantique en proie au « spleen » et au « mal du siècle » de toute une génération, Les Fleurs du Mal est aussi l’expression d’instants d’extase, de rêveries et d’exaltation de l’âme.

Ainsi va l’œuvre de Baudelaire, véritable exploration des dédales de la conscience. Entre les aspirations de sa propre sensibilité et le monde de son temps, le vertige parfois s’empare de l’âme. Au fil des vers, le poète nous fait ainsi partager ce déchirement constant qui l’habite, et qui n’est rien moins que le récit de l’existence humaine. Une œuvre maîtresse, sublime, à lire ou relire.

 – Léa Houtteville

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