Crédit: François-Mathieu Hotte

C’est au Théâtre aux Écuries que Vicky Côté, directrice du Théâtre à Bout Portant, nous présente la pièce Rage, dans laquelle elle tient le seul et unique rôle. À l’image du mandat que se donne la compagnie de théâtre, Rage est une création de peu de mots, où le corps s’exécute dans l’espace de façon à mettre son jeu de l’avant, à occuper le premier plan. Avec son décor simple, presque épuré, et sa gestualité omniprésente, Rage permet au spectateur de transporter les idées véhiculées là où il le veut bien. 

Sur scène, un tapis de papier bulle. Comme celui qui a mené les spectateurs de l’entrée à la salle, et sur lequel tous s’en sont évidemment donné à cœur joie dans un concerto de bulles qui éclatent. Si l’environnement de l’unique personnage, ou, disons, plutôt de l’unique personnage vivant, évolue quelque peu au fil de la pièce, il reste d’une simplicité étonnante. Originale, aussi, et intrigante, puisque tout ou presque est fait de papier bulle.

À l’origine, une femme (Vicky Côté), peu vêtue, seule. Qui tombe et se relève en de multiples mouvements tantôt fluides, tantôt d’une rigidité qui la ramène aussitôt au sol. Elle se déplace dans son environnement tapissé de bulles qui craquent doucement. Au fil de la pièce, on dirait parfois que c’est quelque chose en elle, en nous, qui craque. Ou alors, une couche de protection qui craque. Et peut-être même, un univers aseptisé et impersonnel qui craque. Allez savoir.

On plonge ensuite au cœur des complexes de la femme, qu’on imagine devant un miroir, se préparant pour une soirée, peut-être. Rentrer le ventre, expirer pour en vider l’air au maximum, relever la tête pour éviter le double menton, contracter les bras pour camoufler ce « gras de bingo » qui pendouille là où on voudrait des triceps bien fermes, et alouette… Tout y passe, y compris le ridicule de la chose. Ce jeu des apparences auquel on se prête, bien inutilement, dans une caricature bien réussie des simagrées que l’on fait pour changer ce que l’on est. Jusqu’à s’en taper le corps au grand complet, malgré l’inconfort, le faux, la douleur, et pour quoi? Pour aller poursuivre ce jeu ingrat dans une soirée où tout n’est qu’illusion et prétention, les rires, les tentatives de séduction, jusqu’aux corps qui se pavanent en quête de l’autre. Puis, retour à soi. Tout ce cirque n’était-il que pure imagination, scénarios inventés de toutes pièces par une femme qui se dessine une vie le temps d’échapper à la sienne? Encore ici, allez savoir.

C’est la beauté de la chose.

Sous le couvert de l’humour et du ridicule, on assiste évidemment à tout le grotesque et le malheur de la chose.

La pièce aborde la violence qui sommeille, mijote ou bouillonne en nous. Se faire violence à soi pour n’être pas soi. La violence qu’on subit, aussi, et ensuite la façon dont celle-ci se répercute dans nos relations aux autres, avec la jalousie, l’indifférence, les insultes et le mépris. Faire violence aux autres, pourquoi, parfois parce que c’est la seule façon qui nous vient à l’esprit pour survivre dans cette jungle des illusions. L’instinct.

La femme rencontre des gens. Faits de bulles eux aussi, et sortis un peu de nulle part. On assiste ensuite au cirque d’une femme qui fait des pieds et des mains pour une personne, qui accepte l’inacceptable, puis reproduit l’inacceptable. Dans cet ordre, ou presque. Elle se donne, peut-on supposer, dans une relation qui n’aboutit jamais là où elle est bien. Au fil de la pièce, elle enfile, l’une après l’autre, des couches de papier bulle. Comme autant de couches de protection pour disparaître, se camoufler, changer, arriver à plaire, à être la personne qu’on veut être.

Si on apprécie évidemment toute la liberté d’interprétation des scènes qui défilent sous nos yeux, le jeu muet du corps et le décor anonyme laissent parfois place à la confusion. Peut-être la clé consiste-t-elle à tout voir, sans nécessairement chercher à attribuer un sens précis au moindre mouvement sur scène. Peut-être aussi existe-t-il autant de sens qu’il y a de spectateurs. Certains passages sont légèrement chaotiques, mais ils ont l’avantage non négligeable d’alimenter les discussions et d’amener les gens à partager leurs points d’interrogation à la sortie de la pièce. Pourquoi pas.

La pièce, une petite heure seulement, apparaît au spectateur comme une quête pour être bien. Avec soi, avec les autres. Avec tous les faux pas qu’une telle quête comprend inévitablement, pour être quelqu’un.

Rage, c’est un peu revenir à la case départ. La femme, débarrassée des couches de papier bulle accumulées au fil de la pièce, se retrouve de nouveau au sol, à tenter de se relever, de marcher, de rester debout. Même après les relations qui épuisent, même après être devenu quelqu’un d’autre, peut-être malgré nous, on revient à soi. Petite, nue, soi.

– Annie Dumont

Rage est présentée au Théâtre aux Écuries jusqu’au 1er juin 2012.