Les Écuries sont pleines, la foule est fébrile, le barman est occupé ; tout le monde se demande ce qui va se passer dans cette pièce expérimentale de Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis. Tout ce qu’on sait avant de se rendre au théâtre, c’est qu’un spectateur sera choisi au début de la représentation et sera le seul comédien de toute la pièce.

Le seul comédien

Philippe Cyr, co-idéateur de Ce qu’on attend de moi, explique comment va se dérouler la sélection du comédien. Tout le monde se lève. Selon ses directives, on s’assoit si on est : acteur, journaliste (je m’assois un peu déçu), porte des lunettes, etc. Jusqu’à se retrouver avec une poignée de personnes encore debout. Il leur dit le mot liberté, et chacun doit répondre un mot spontanément. On s’en tire avec égalité, servitude, mystère, freedom, anarchie, alcool, fraternité et grand. Le public vote son mot préféré : mystère.

Zacharie Mystère est pris à part et conduit dans la salle de théâtre (pour le public, tout se déroule au bar en formule cabaret, un grand écran au fond de la salle) où nous avons accès à ce qui se passe en diffusion en direct sur l’écran du bar. On lui met une oreillette pour lui dicter ses futures actions et le spectacle commence.

Film-pièce

La suite se déroule sensiblement de façon chorégraphiée. Zacharie traverse divers lieux (installation avec un vélo stationnaire, balançoire dans un « champ », forêt, cabane de couvertures, couloir, etc.) tandis qu’une voix-off parle de situations qui n’ont apparemment pas trait au comédien. On ne saisit pas tout à fait pourquoi la voix de Dieu interfère avec les questions que pose Philippe Cyr depuis la console dans le bar. Zacharie se fait demander : son nom, son lieu de naissance, quelles sont les personnes qu’il aime et pourquoi, s’il a des regrets. Le tout dans différents lieux à chacune des grosses questions existentielles.

Avant le début du spectacle, on suppose que le comédien dispose de toute la liberté lors de la pièce, mais bien vite on se rend à l’évidence que le tout est scripté. Philippe Cyr lui dicte certaines paroles qu’il doit dire à voix haute (paroles très lyriques accompagnées d’une musique sentimentale) et conduit son personnage dans des espaces déjà aménagés. C’est en fait un parcours privilégié pour la personne choisie en début de pièce avec des spectateurs-voyeurs dans la pièce d’à côté. On regrette le trop-plein de directives par moments, comme si les créateurs voulaient garder l’entier contrôle sur ce qui se produit.


Le tout est bien sûr intimiste et dégage une volonté d’humanisme dans la construction du « personnage » de la foule. À un moment de la pièce, une personne dans l’assistance est invitée à venir lire un poème au micro pour que Zacharie l’entende depuis la salle. On pense encore qu’un poème spontané aurait pu davantage éveiller l’intérêt du public.

Déchéance du personnage

Vers la fin du spectacle, le comédien est invité à se déguiser. Il enfile un kimono fleuri et un collet rouge de clown. Zacharie se beurre ensuite le visage de peinture bleue avant de découper une carcasse de poulet avec un scalpel. Il se retrouve par la suite enfermé dans une grosse cage à chat, obligé de supplier une Alice pour un biscuit. Enfin, il manque de noyer un hamster sous la directive de la régie, mais décide finalement de le sauver. On comprend que Zacharie n’est plus ; il nous le signifie d’ailleurs en disant qu’il est maintenant Jérémie et change de biographie (toujours des mots soufflés par le marionnettiste).

Les intentions ne sont pas souvent claires dans ce manque de choix que le comédien vit. Pourquoi proposer un spectacle avec un spectateur et ne lui laisser finalement que très peu de libertés ? Le spectacle aurait pu être le même avec un réel comédien et monter sur scène tel quel.

Ce qu’on attend de moi est une pièce ludique pour le public qui se gausse bien. Elle a le mérite d’attirer la foule (la salle était comble) par sa proposition, mais je suis d’avis qu’il y a beaucoup à explorer dans l’acte de prendre le spectateur comme comédien unique.

– Victor Bégin

Ce qu’on attend de moi, par Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis, Théâtre aux Écuries du 21 au 26 mai 2018.

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