Crédit photo : Martine Doyon

Auteure de plusieurs livres dont quatre romans, Andrée Ferretti publie cet hiver son troisième recueil de nouvelles intitulé Pures et dures. La femme, reconnue pour son militantisme, y dresse le portrait de 26 femmes intègres à un moment charnière de leur vie. À l’occasion de son passage à Montréal, elle a accepté de nous rencontrer et de répondre à nos questions.

Ayant quitté l’école en 8e année, vous avez découvert la littérature en autodidacte. Quels sont les auteurs qui ont le plus influencé votre style?

Mon style? Je ne crois pas qu’aucun ait influencé mon style, mais j’ai toujours beaucoup lu, minimalement trois livres par semaine, même en étant mère de famille travaillant à l’extérieur ou étudiante à l’UQAM – parce qu’à 42 ans je suis allée à l’UQAM et j’ai fait une maîtrise en philosophie. Disons que ma formation autodidacte me vient particulièrement de toute la littérature française, depuis le Moyen-âge jusqu’à maintenant. Mais pour mon style, je ne le sais pas!

Les 26 nouvelles de votre recueil ont chacune pour titre un prénom de femme, un prénom pour chaque lettre de l’alphabet. Comment en êtes-vous arrivée à cette contrainte formelle?

C’est un hasard. J’ai commencé par écrire une nouvelle qui s’appelle Adèle mais elle s’appelait initialement La Zalmer, pour la maladie de l’Alzheimer. J’ai écrit cette nouvelle-là, l’idée m’est venue un matin, et j‘ai laissé passer au moins 4 ou 5 mois. Puis j’ai écrit la deuxième, qui s’appelle Hélène, en hommage à Hélène Pedneault, dont je ne me console pas de la mort, je m’en ennuie terriblement. Un autre matin, je me suis levée avec Flore, la prostituée de luxe. Ça s’est construit réellement comme projet à partir de Diane – j’avais déjà Adèle, Hélène, Flore et Jasmine – et je me suis dit : pourquoi je ne ferais pas 26 portraits de femme?

Certaines nouvelles sont très réalistes, alors que dans d’autres, vous vous permettez d’explorer des situations plutôt improbables. Où et chez qui puisez-vous votre inspiration?

J’ai beaucoup d’imagination. Même dans mon premier roman [Renaissance en Paganie, 1987], j’ai fait se rencontrer Hubert Aquin et Hypatie d’Alexandrie et ça n’a jamais l’air de la fiction. Ce n’est pas de la science-fiction, simplement de l’imagination.

J’avais parfois l’impression que c’était un postulat théorique, que vous vous disiez : Que se passe-t-il si on part de cette prémisse-là? 

Je peux vous dire, et les personnes qui me connaissent pourraient vous le confirmer, je n’ai jamais fait de plan de toute ma vie, ni dans la littérature, ni dans ma vie personnelle. Je vis le moment présent intensément et toujours je suis là où je suis. J’écris des romans où je ne sais pas à la page 4 ce qu’il y aura à la page 5. C’est l’écriture qui me mène.

À la lecture de Pures et dures, on peut sentir votre amour, votre solidarité avec les femmes. Pouvez-vous parler un peu de votre conception de la représentation des femmes dans la fiction littéraire?

Ça change beaucoup depuis le milieu des années 70, mais avant, quand on remonte aux Grecs mais également toute la littérature française, la femme c’est toujours un accessoire, une muse, même quand elle a un très beau rôle, par exemple dans Stendhal ou dans Flaubert. Il y a de beaux personnages féminins mais ce sont rarement des femmes libres. Je considère la liberté comme quelque chose à conquérir, et c’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de violence dans le recueil. Nous sommes tous nés, hommes et femmes, pour être libres. Cependant, la civilisation, ça s’est toujours bâti sur le dos des femmes, leur exploitation, leur domination, leur aliénation. Ça prend des révolutions, c’est la même chose que pour la liberté des peuples. Je ne trouve pas incompatible que ce soient des femmes qui aspirent à la liberté et qu’il y ait autant de violence.

Plusieurs des femmes que vous mettez en scène vivent ou ont vécu des épisodes de violence et de domination de la part de leur conjoint. Est-ce que vous écrivez pour dénoncer, pour faire bouger les choses?

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Pour moi, ces femmes, qu’elles soient elles-mêmes violentes ou qu’elles subissent la violence, font partie de mon imaginaire plus que de mon idéologie. Je les mets en situation, je ne les fais pas penser ces problèmes-là, elles les vivent et elles les assument, surtout. C’est à travers leur vie qu’on voit qui elles sont et non pas à travers leur réflexion sur elles-mêmes.

Pour moi, c’est tellement naturel, c’est comme ça que je vois la vie des femmes aujourd’hui, au Québec, et plus largement en Occident. Évidemment, j’ai deux femmes dans mon recueil qui sont une Libanaise et une Algérienne, leurs situations sont différentes, beaucoup plus difficile que la nôtre, mais la nôtre, on a lutté pour y arriver, on n’a pas eu ça par enchantement, donc je sympathise avec toutes les femmes de ces pays mais je me dis que c’est leur lutte, c’est elles-mêmes qui vont arriver à changer la situation, on ne peut pas lutter à la place des autres.

Quelle part occupe l’Histoire, petite et grande, dans votre production littéraire?

Une très grande place! Je crois vraiment que ni en tant qu’individu ni en tant qu’écrivain on ne sort de la cuisse de Jupiter. Nous sommes des êtres qui avons des antécédents, nous sommes des êtres qui naissons dans un contexte historique, social, philosophique même, et dans ce sens, mes personnages dans toute mon œuvre sont profondément québécois, mais contrairement à une grande partie de la population, ce sont des gens conscients d’eux-mêmes et de leur contexte historique. Ce sont des êtres engagés, elles sont pures et dures.

On connaît tous votre engagement pour l’indépendance du Québec. Quelle est l’incidence de cet engagement politique sur votre carrière littéraire?

Pour moi, écrire et militer, c’est l’envers et l’endroit de la même médaille. Quand j’ai écrit Renaissance en Paganie, je n’avais jamais écrit de fiction et croyez-le ou non, je l’ai écrit d’un jet. La critique a été unanime, tout le monde a souligné la qualité littéraire de cet ouvrage.

En 1970, j’ai été arrêtée à l’occasion des événements d’octobre. J’ai été emprisonnée 21 jours incomunicado à Parthenais, et ensuite transférée à la prison des femmes pendant 30 jours à Tanguay. J’ai voulu à un moment donné raconter cet événement de ma vie mais je n’ai pas voulu en faire un essai ou un témoignage. Ça m’a pris 20 ans pour parler de ça, c’était tellement dur que finalement ça ne pouvait être que sous forme de fiction. C’est comme ça que j’ai commencé à écrire. Je ne pouvais pas m’imaginer raconter ça en parlant de moi.

Mais est-ce que la réception de votre œuvre littéraire est influencée par votre parcours politique?

Mal influencée, oui. Hélène Pedneault disait de Renaissance en Paganie que c’était le secret littéraire le mieux gardé du Québec. Ç’aurait été un homme qui aurait écrit ça, ou encore une femme sortie de nulle part… Mais moi, on m’identifie tout le temps à mon militantisme politique. L’institution littéraire a beaucoup de peine à me considérer de leur monde. Ça me fait de la peine quelque part mais profondément, je peux dire que ça m’est égal. Je me dis que ou ce que j’écris a une réelle valeur littéraire et ça finira par être reconnu, ou ça n’en a pas et puis tant mieux si on n’en parle pas!

Dans une lettre ouverte au Devoir (14 avril 2010), vous affirmez de Michel Chartrand que « son désir de révolution était essentiellement une aspiration à l’accès du peuple à la connaissance et à l’art ». Est-ce une vision que vous partagez?

Michel Chartrand était un artiste. Il voyait la beauté du monde et la voulait pour tout le monde, il voulait que tous puissent en profiter, il était un révolutionnaire politique mais je dirais que fondamentalement, c’était par désir que tous les Québécois et les Québécoises aient accès à la beauté du monde.

À tous les points de vue, et même pour la culture, on est enfermés dans le Québec. En 1995, l’UNEQ m’avait demandé d’écrire leur mémoire pour la commission itinérante [sur le référendum] et savez-vous comment je l’ai appelé? Le monde ou la province. Pour moi c’est ça l’indépendance, c’est tellement simple, ou on reste enfermé dans notre petite province, ou on entre dans le monde.

Quels sont vos projets pour les prochaines années?

Je vais publier un essai l’automne prochain, toujours chez XYZ, un essai très personnel sur les raisons de mon désir d’indépendance du Québec, et il sera adressé aux jeunes d’aujourd’hui.

L’indépendance du Québec, qu’on aime ça ou non, qu’on fasse ça le plus pacifiquement du monde, c’est une révolution. Évidemment, on va tout chambarder les structures d’un pays! Je m’en fiche des partis, moi je dis que c’est le peuple qui va la faire, l’indépendance, et pour qu’il soit prêt, il faut qu’on lui en parle, il faut qu’on lui en donne les raisons.

Propos recueillis par Chloé Leduc-Bélanger

Pures et dures, Andrée Ferretti, XYZ, 2015.