Mardi dernier avait lieu le cocktail annuel des éditions Leméac, qui ont souligné la rentrée littéraire au restaurant L’Autre version dans le Vieux-Montréal. Festive, la soirée a permis de rencontrer auteurs et artisans du livre qui seront à l’honneur cet automne, et de présenter la quarantaine de titres qui est attendue.

Boulot oblige, c’est avec un brin de retard que j’ai rejoint la fête. Heureusement, celle que je désirais ardemment rencontrer était encore là; France Théoret, romancière, poète et essayiste qui a notamment reçu le prix Athanase-David pour l’ensemble de son œuvre, a accepté de répondre mes questions sur son plus récent roman, Va et nous venge, ainsi que sur la place des femmes dans la littérature actuelle.

Roman en quatre parties, Va et nous venge se base sur l’idée de la prédation, idée que l’auteure tient de Louky Bersianik. Celle-ci disait : « La prédation, c’est toute la vie sur terre. » Si la phrase résume bien l’entreprise de Théoret, l’auteure dit n’avoir constaté l’importance qu’elle revêt qu’a posteriori. Pourtant, cette phrase, on la retrouve dans la troisième partie du roman, « Louky. Les féministes », où Théoret met en scène ses rencontres avec Bersianik, et où on reconnaît beaucoup des propos avancés dans L’écriture, c’est les cris, recueil d’entretiens entre les deux femmes parus aux Éditions du remue-ménage l’an dernier.

Mais l’origine du projet est autre : c’est en rencontrant une femme qui faisait « visiter » ses électroménagers que l’idée de Va et nous venge a germé dans l’esprit de la romancière. Dans le roman, cette femme est incarnée par la grand-mère de Suzie, toutes deux personnages de la première partie. C’est une femme « qui ne pense qu’à ça », « ça » étant le con mais surtout le rapport anticipé de l’adolescente à l’homme. « Les gens, quand ils voient des petites filles, ils voient le sexe » et non pas la personne, l’individu en devenir. Tout autour de Suzie, depuis les expériences des filles qu’elle connaît aux commentaires de ses parents bourgeois, la pousse à chercher à se valider à travers le regard d’un homme. C’est ce qui l’amènera à se soumettre à Norbert, l’ami de ses parents; lui-même justifie le fait de passer à l’acte avec la fille de quinze ans par l’« excitation cérébrale » que lui cause cette « éducation sexuelle un peu Sade ». Inspirée d’Histoire d’O de Dominique Aury, cette première partie montre un « condensé d’attitudes d’une société tordue » qui ne consent le pouvoir de « mener les gars à la baguette » aux femmes que lorsque c’est « pour aller vers le lit ».

À travers ces quatre portraits, Théoret cherche à « faire l’éloge de la vie intellectuelle ». Elle qui a beaucoup écrit sur le passé désire, avec Va et nous venge, « aborder le temps présent, les problématiques contemporaines ». « Je voudrais que les femmes parlent davantage des femmes et prennent le risque de sortir des clichés, du conformisme », dit l’auteure. Pour ce faire, il est nécessaire d’offrir une grande variété d’images de femmes et pas seulement des femmes dans des rôles traditionnels, même si « l’expression de la liberté [des femmes] touche toujours à la violence ». Enfin, en littérature actuelle, elle dit apprécier ce que font des auteures comme Marie-Sissi Labrèche et Louise Desjardins, pour cette capacité qu’elles ont à mettre en scène des femmes qui sortent des habituels carcans.

Une saison riche en perspective

Comme à leur habitude, les éditions Leméac ont concocté une belle rentrée littéraire pour les amoureux des livres. Les romans Choir de Rosalie Lavoie et Paysage aux néons de Simon Boulerice ont déjà eu droit à leurs commentaires respectifs sur notre site, et d’autres critiques suivront dans les prochaines semaines. Il faut tout de même souligner quelques ouvrages à paraître cet automne.

Chaque fois, je t’invente, premier roman de Stéphanie Bellemare-Page, propose un récit dual, où la voix d’une femme qui part à la recherche de son fils disparu croise celle d’un jeune homme qui veut comprendre les circonstances ayant mené à la mort de sa mère. Craig Davidson, auteur canadien, offre quant à lui Les bonnes âmes de Sarah Court, récit des petites misères et grandes horreurs que vivent les résidents d’un complexe d’habitation ontarien. Toujours du côté du roman, Aki Shimazaki poursuit le cycle romanesque initié par Azami avec Hôzuki, qui relate les tiraillements d’une femme recluse alors qu’elle doit sacrifier de son indépendance par amour pour son fils.

Du côté de l’essai, De quels médias le Québec a-t-il besoin?, un ouvrage collectif dirigé par Marie-France Bazzo et Nathalie Collard, se penche sur la question de l’état actuel des médias. Recueil d’entretiens, il s’agit sans contredit d’un livre qui risque de faire du bruit car il tombe à point nommé. Enfin, du côté du théâtre, cinq titres d’ajouteront au catalogue de Leméac, le plus intrigant étant certainement le Five Kings : L’histoire de notre chute d’Olivier Kemeid. Cette réécriture du cycle des rois de Shakespeare, qu’on qualifie volontiers de fresque colossale, sera par ailleurs présentée à l’Espace Go dès la fin octobre.

Pour le catalogue complet des éditions Leméac, c’est ici. Bonne lecture!

Chloé Leduc-Bélanger