« Je n’ai jamais eu peur de mourir. »

C’est ainsi que commence le dernier roman de Stéphanie Deslauriers, La trahison des corps. Le titre est évocateur et pourtant, je ne m’attendais pas à cette histoire. Camille vit dans l’ombre de son frère, happé par une voiture dans sa jeune enfance.

« Je lui en ai tellement voulu quand il s’est fait faucher par cet automobile! Déjà, quand il était là, je n’étais pas assez. Mais dorénavant, j’allais en plus devoir combler son absence. »

Elle avait douze ans, il en avait 10. Il était tout pour leur mère. Sa mère ne savait que faire d’une fille. Première trahison du corps; un sexe qui représente un obstacle entre Camille et sa mère. Ce ne sera pas la seule trahison de son corps…

« Le pire cauchemar de tous les parents est de laisser leurs enfants dans le deuil. De partir trop tôt, de ne pas les voir grandir ni s’épanouir. »

Qu’en est-il lorsque c’est l’enfant qui part en premier, laissant ce vide indescriptible dans nos entrailles? Que faire de l’enfant qui reste, qui tente de combler tous les manques à venir?

Camille a vécu toute sa vie avec ce désir de remplir toutes les présences, au point de s’oublier, de ne plus être en possession de sa propre vie, de son corps qui porte l’empreinte d’une fausse couche avant sa naissance et les cicatrices d’un frère mort par accident.

Elle a maintenant 42 ans et elle est condamnée: cancer.

Attendre la mort

Ensuite, il y a eu sa relation avec Mathias, l’ami, le premier avec qui elle a fait l’amour, l’amoureux, le mari. Le père de sa fille Jade-Anaïs. Cette relation allait de soi, selon ses parents, selon elle aussi. Mathias si droit… et elle si excentrique!

« Je voulais tant plaire à mes parents@! Je ne me rappelle pas les papillons du début (…) Je ne me rappelle ni l’état d’ivresse après notre premier baiser, ni le sentiment de flotter sur un nuage après qu’il m’eut soufflé « Je t’aime » pour la première fois. Rien de tout cela ne m’a marquée, rien de tout cela n’a été inoubliable. On ne devrait jamais rester avec quelqu’un d’oubliable. »

Elle a cru l’aimer, aimer faire l’amour avec lui, vouloir faire sa vie avec lui. Elle y a cru jusqu’à Jacinthe. Dès qu’elle l’a vue, elle a su qu’aimer avait un sens qu’elle n’avait encore jamais ressenti. Elle n’avait jamais cru être lesbienne, mais cette femme avait pris possession de tout son être, comme un mirage qu’on touche, comme l’oasis qui nous abreuve.

Jacinthe lui avait donné la vie.

« Jamais mon corps n’avait été en parfaite harmonie avant elle; en harmonie avec lui-même, puis avec celui d’une autre personne. Comme si nos corps se connaissaient, s’attendaient, se savaient depuis toujours. »

Auprès de Jacinthe, elle vivra ses derniers jours. Avec Jade-Anaïs. Dans l’attente.

« Je marche dans la rue en direction de la pharmacie, où je vais me ravitailler en médicaments de toutes sortes, censés alléger mes douleurs, me faire sentir plus vivante, moins… malade. Comment arriver à oublier qu’on a le cancer alors qu’on passe régulièrement à l’hôpital pour ses traitements de chimiothérapie (…) La chevelure courte suscite des regards dans la rue. De la pitié dans les yeux des passants, de la tristesse, du soulagement que ce ne soit qu’une inconnue, de la peur que ce soit eux les prochains. »

Se choisir d’abord

« J’ai blessé, déçu, surpris. Mais je me suis choisie. »

Avec une tendresse et une facilité désarmante, l’auteure Stéphanie Deslauriers décrit la dernière journée de Camille, effleurée par ses souvenirs.

Comme les feuilles qui tombent de l’arbre, comme ses cheveux qui tombent sur ses épaules, les souvenirs de Camille s’entassent en attendant la fin. Elle n’attendra pas, elle se choisira.

Jacinthe sera là, Jade-Anaïs aussi, ses parents, Mathias, son frère… Elle planifiera ses funérailles, le montage-photos, la musique, ses dernières volontés. Les paupières lourdes, les yeux un peu plus creux sans doute, elle fera tomber le rideau.

Je ne vous cacherai pas, chers lecteurs, que le sujet du livre La trahison des corps n’est pas sans me rappeler la mort d’une amie-sœur, décédée le 25 décembre dernier, à l’âge de 33 ans et mère de deux fillettes.

Il y a tellement de cas de cancers rapportés ces dernières années, qu’il me paraît évident que ce livre saura vous toucher personnellement, soit avec le souvenir d’une personne chère ou celui d’une connaissance atteinte de ce fléau.

L’auteure a su faire émerger quelques rayons de béatitude à l’intérieure de l’histoire de Camille. Il y a certes beaucoup de deuils gravés en ses pages, mais sachez que ce livre agit comme un baume pour l’âme, nous aide à vivre un peu plus légèrement la fin.

Ce livre est vraiment à lire et à offrir. Merci à Stéphanie Deslauriers d’avoir osé reprendre un thème maintes fois divulgué dans le domaine littéraire, mais d’une manière toute singulière, tendre, réconciliante avec la vie, avec la mort. J’en suis bouleversée.

Élizabeth Bigras-Ouimet

La trahison des corps, Stéphanie Deslauriers, Stanké, 2015.