Crédit photo: Bruno Guérin

Les productions du Théâtre de la Banquette arrière ont fait leurs preuves dans le paysage théâtral québécois depuis une dizaine d’années déjà, se taillant ainsi une place bien à eux, un espace artistique teinté par l’engagement, la réflexion et les mouvements sociaux. Aujourd’hui, la compagnie nous présente Province, une pièce écrite par Mathieu Gosselin, membre de la Banquette arrière, et qui réunit sur les planches, pour la première fois, l’ensemble des membres de ce collectif. 

Province, c’est d’abord une pièce qui se déroule dans une province fictive, les deux pieds dans l’imaginaire. Bien qu’une part de farfelu imprègne cet univers inventé dans lequel on nous entraîne, celui-ci n’est malheureusement pas si éloigné du nôtre. Sur scène, un décor hétéroclite aux allures de montage abandonné en cours de route, qui réussit immédiatement à piquer la curiosité du spectateur. D’autant plus qu’un jeune homme, culottes qui pendent entre les deux genoux, chandail trop long et cheveux en bataille, s’y promène tandis que le public prend place dans la salle, jouant avec son jeu vidéo portatif d’un air désabusé et jetant ici et là un regard indifférent aux gens qui prennent place.

La pièce commence, et tous les personnages se présentent brièvement, d’un air grave, avant de glisser dans l’action. C’est alors que débutent les tribulations d’une bande de personnages aussi contrastés que le décor dans lequel ils évoluent.

Une ambiance d’apocalypse latente règne dans la Province. On comprend rapidement que quelque chose se trame, quelque chose qui se précise peu à peu tout au long de la pièce. Des animaux mutants sont retrouvés et font des ravages, la nature semble resserrer son étau autour de la ville, semble en vouloir. À qui, pourquoi, et surtout, que veut-elle exactement?

Dans un coin de la scène, un couple qui semble avoir hérité d’un abonnement à vie au salon de bronzage s’affaire à divers projets, tous plus futiles les uns que les autres : téléréalité maison avec chirurgies plastiques en direct, vie sexuelle version film porno étalée au grand jour, relations interpersonnelles aussi plastiques que leur visage figé et drames quotidiens qui prennent des allures de téléromans soigneusement scénarisés pour un résultat optimal devant la caméra 1, la caméra 2 et la caméra 3. Kimmie, alias « Kémé », évolue autour de ce couple qui « respire le bonheur et la perfection », jeune fille mal dans sa peau, mal assurée, et visiblement mal-aimée. Se laissant tenter par la quête du bonheur qui semble réussir à ses deux amis jaune-orange, elle se laisse entraîner dans leurs histoires, pour réaliser rapidement que leur amitié n’a plus grand chose d’authentique, à l’image de ses amis douchebag haute puissance.

À l’autre extrémité de la scène, deux frères se trouvent chez eux, bien affalés sur le divan, devant la télévision et leur console de jeux. Grosse tuque molle enfoncée jusqu’aux yeux, vêtements quatre fois trop grands, anneau dans le nez, on nous place devant deux portraits stéréotypés d’êtres mi-ados, mi-mollusques que plus rien n’impressionne, ni ne dérange. Rien, jusqu’à ce qu’ils réalisent que leur mère est partie pour de bon. Partie où, pourquoi et comment, le mystère persiste. Mais le mystère inquiète, aussi. Leur soeur, Ide, se fait en quelque sorte la voix de la conscience tout au long de la pièce. Elle étudie de près ce qui se passe dans la Province, et au fil de ses dissections d’animaux métamorphosés en véritables bêtes mutantes, elle cherche à convaincre les autres habitants de la menace qui pèse sur eux. 

Pendant ce temps, leur mère, alias « Matante », semble baigner dans un univers lumineux douillet et confortable, à des milles de l’apocalypse qui gagne la Province. En compagnie d’un homme qui lui promet de la rendre heureuse à tout jamais, elle flotte littéralement, déconnectée, et heureuse. Ou quelque chose comme ça.

Au coeur de tout cela, il y a aussi Carole, une femme obèse à qui la solitude pèse plus que tout, et qui cherche désespérément à attirer l’attention des gens qui gravitent autour d’elle, de près ou de loin. Pour aller chercher un peu d’affection, Carole est prête à faire bien des choses, à fermer les yeux sur beaucoup d’autres, et à marcher, deux fois plutôt qu’une, sur sa fierté, ou ce qu’il en reste. 

Plus la pièce avance, plus la menace qui guette les habitants de la Province se fait sérieuse. La noirceur s’empare parfois de la scène, nous plongeant au coeur de la forêt, des bruits inquiétants d’animaux qui rôdent, et de la trame sonore d’une nuit incertaine. On n’y voit rien, mais on sent littéralement la nature qui se fait pesante, et qui n’a franchement rien de rassurant. C’est aussi le moment où se manifeste Ti-Caille, personnage un peu en retrait du déroulement de l’histoire, comme un narrateur qui jetterait un oeil sur l’évolution de la menace dans la Province. Au fil de son discours teinté de poésie et où les étranges références à lui-même se succèdent, l’ampleur et la gravité de la situation se concrétisent. 

Où nous emmène-t-on avec Province, donc? Dans une espèce de conte réaliste à saveur vaguement environnementale, dans lequel des personnages caricaturaux semblent parfois s’intéresser à ce qui existe autour d’eux, mais plus souvent qu’autre chose, préfèrent jouer à l’autruche et choisissent d’être indifférents. En fuite, peut-être. Les jeux vidéo, la recherche de beauté plastique, l’acceptation de l’humiliation et de la douleur en échange d’un peu d’affection, tout ça prend des airs d’échappatoire mal orchestré et mal choisi devant une menace qui nous semble trop grande pour nous.

Malgré les airs de fin du monde de l’histoire, Province est une pièce truffée d’humour, où les envolées lyriques et imagées, voire exagérément théâtrales, côtoient habilement les lignes plus familières, ce qui ne manque évidemment pas de faire sourire.

– Annie Dumont

 

Province sera à La Licorne du 24 avril au 12 mai 2012.

Texte : Mathieu Gosselin

Mise en scène : Benoît Vermeulen

Avec Amélie BonenfantSophie CadieuxSébastien DodgeRose-Maïté ErkorekaMathieu GosselinRenaud Lacelle-BourdonAnne-Marie LevasseurLise MartinÉric Paulhus et Simon Rousseau.