Carnavals divers de Jean-Philippe Tremblay, c’est le genre de recueil qu’on aurait envie d’offrir à son petit cousin drop-out pour Noël. Le genre de recueil qu’on voudrait lire à quatre heures du matin complètement saoul sur Saint-Denis, alors qu’on hésite entre la poutine du Fameux et celle du Rapido. Le genre de recueil qui donne envie d’écrire son article un peu tout croche, pas de majuscules, de virgules ou de points — tellement 2000-and-late la ponctuation toute façon — tant la voix poétique de Tremblay contamine, parasite et essouffle dès les premières lignes du préambule : « c’est sûr elle n’est pas très poétique l’époque aussi il faut choisir soigneusement ses sujets ses rituels et éviter de s’attarder sans le second degré d’ironie le détachement du rythme les adjectifs ciselés à des sujets concrets il est à noter qu’on ne peut pas faire une image inspirante de ces chiens gras et lustrés qui pullulent et mangeraient bien sans trop de scrupules du nègre ou de l’arabe au nom des Valeurs Québécoises comme le ski-doo walmart ou la retraite tva en floride » Oui, dur dur de ne pas se laisser soi-même emporter par cette grande et folle mascarade que se révèle être Carnavals divers.

Cependant, il ne faudrait pas conclure hâtivement que Tremblay tente de condamner les vices et failles de notre époque contemporaine, son « trop plein » et son « trop vide », son goût pour le vulgaire et le prémâché, son américanisation et son hyper consommation, car si ces aspects d’un Québec et d’un Montréal qu’on connaît bien se trouvent en effet illustrés sans compromis (« marche ou crève par-dessus les jingles le boxing day c’est tous les jours et même plus » ; « avons dans la gorge / cette langue cheap de sofa / de bière en vente chez esso »), Carnavals divers plonge plus creux que cela, faisant dans la poésie en apnée, explorant les bas-fonds d’un monde, celui des hipsters blasés comme celui des enfants nostalgiques, qui s’ennuie comme il s’excite à rien, et qui tente, tant bien que mal, de garder la tête hors de l’eau.

Le recueil de poésie (une fois passé l’impressionnant et étourdissant préambule) s’ouvre sur une première partie intitulée ILS. Références à Denis Vanier, Émile Nelligan, voire, aux Colocs, se mêlent aux cris découragés, à l’apathie envahissante, aux questions laissées sans réponses qui appellent à d’autres hivers, d’autres vérités, d’autres histoires : « peuple à genoux attends ta délivrance pardonne-toi tes fautes ton chèque ton amertume bleutée tes fantasmes de supermarchés ô nuit de paix grand-papa à la pêche au dentier …». Puis, vient la deuxième partie, NOUS. Là aussi, la voix porte haut et les doigts se pointent ; on comprend rapidement que ce « ils » rencontré un peu plus tôt ne vaut pas mieux que ce « nous » avide d’émotions fortes, mais incapable de s’arracher à son petit cocon sécurisant. Et du ILS au NOUS, Jean-Philippe Tremblay assène les mots comme des coups, c’est frénétique, un peu dément, un peu narquois, ça n’arrête pas, on n’a pas le choix d’emboîter son pas, d’entrer dans sa ronde, d’entendre dans sa prose poétique un véritable refus de la loi du « c’est comme ça », un authentique désir de lever les masques.

Et se pose alors la dernière partie, TU, comme un baume, froid et léger sur ce qui s’est dit. Autant on aurait pu prévoir que le « Tu » se montrerait encore plus acharné que le « Nous », autant ce n’est pas le cas ici, Tremblay déjouant les attentes, calmant son propre jeu et redirigeant son propos vers ce qui importe : rester. Rester sobre, rester debout, rester là. Passer au travers, ralentir la cadence, prendre le temps, l’espace d’un moment, « restons ici pyromanes insatiables / au pied de la grande fêlure du monde / à faire comme si tout était vrai / et que la douceur était attribuée au mérite » afin de réussir à danser jusqu’au matin, jusqu’à l’hiver, mais surtout jusqu’au bout de tous les carnavals.

– Alice Michaud-Lapointe

CARNAVALS DIVERS, de Jean-Philippe Tremblay

publié aux Éditions de l’Écrou, mai 2011

Pour entendre Jean-Philippe Tremblay réciter le préambule de Carnavals Divers, c’est ici :