Le prolifique Simon Boulerice nous revient cet automne avec un nouveau roman qui s’intitule Le premier qui rira. L’histoire suit trois personnages : il y a d’abord Alice, femme quarantenaire à la tête d’une famille monoparentale qui tire une grande fierté de son rire inimitable; il y a ensuite Xavier, cégépien obsédé par les taches, qui se définit par cette façon qu’il a de porter son pyjama en tout temps; il y a enfin Gabriel, dramaturge homosexuel qui semble n’avoir une vie amoureuse désolante que pour mieux alimenter ses projets d’écriture. Le lien entre Alice et Xavier apparaît d’emblée : les deux sont inscrits au Club du rire de Saint-Rémi-de-Napierville et développent rapidement une amitié aussi forte qu’inattendue. Gabriel, quant à lui, passe tout son temps libre sur des sites de rencontre afin de trouver un remplaçant à Sylvestre, homme dont il est épris mais qui ne veut pas de lui ailleurs que dans le lit.

La force de Boulerice, c’est de s’immiscer dans le quotidien des gens sans histoire, ce quotidien qui est habituellement épargné par la littérature, pour montrer l’humain dans tous ses frémissements de désirs et de vices. Ainsi, on assiste à la séance mensuelle de taille d’ongles d’orteils d’Alice, elle qui les a « longs, jaunes et épais ». De la même façon, on découvre que Xavier, pour ne pas réveiller sa logeuse, préfère utiliser des bouteilles de jus de pomme pour se soulager que d’aller aux toilettes la nuit. Gabriel, lui, pense à changer ses rideaux – « des tout blancs, avec des petites cerises bien rouges, comme un tissu de robe vintage » – tout en masturbant son amant du jour.

Ce qui se cache derrière ces détails pas toujours très ragoutants? Un souci d’authenticité. Les personnages, chacun à leur façon, cherchent un bonheur qui ne soit pas incompatible avec leur intégrité. Ils sont des « bonnes personnes », même si un peu trop naïves et romantiques; ils aimeraient trouver l’amour mais craignent qu’à se montrer comme ils sont, sans leurs masques, ils aient à souffrir d’un rejet. Mais leurs bonnes intentions ne les empêchent pas de blesser et de trahir les gens qui les entourent, et au fil et à mesure que le drame se précisera, on en viendra à les trouver plutôt innocents – dans le sens québécois du terme.

Le roman est construit à partir d’une grande variété de matériaux. Aux scènes narrées s’ajoutent des profils de sites de rencontres, des courriels indésirables et des extraits de la pièce qu’est en train d’écrire Gabriel. Dans celle-ci, on retrouve encore une fois le thème de l’authenticité, alors que les personnages de la bande dessinée Archie sont appelés à se présenter sans leurs stéréotypes et à exprimer ce qu’ils ressentent vraiment. De l’opposition entre les apparences et les désirs sincères émerge un portrait vif de ces protagonistes pleins de tendresse et de complexes.

Un hic, cependant. Alors que dans Le premier qui rira, on retrouve le ton inimitable de Boulerice – on se souviendra de l’hilarant franc-parler de Javotte –, le roman souffre de quelques longueurs. La première moitié du livre sert à présenter les personnages et leur vie quotidienne, mais on reste perplexe quant à la direction que prend l’histoire. C’est seulement quand la relation entre Gabriel et Alice se dessine qu’on se sent réellement accroché par ce récit fait de petites anecdotes et de manies étranges. À la manière d’un train un peu trop long qui n’atteint sa vitesse de croisière qu’après plusieurs longs kilomètres, Le premier qui rira met du temps à se réchauffer et à irradier. Pire, certaines situations reviennent et se répètent, ce qui alourdit le récit, par exemple l’explication qui est donnée de la phobie qu’a Xavier des taches en tout genre.

Bref, Le premier qui rira est un roman divertissant pour qui aime fouiller les petits drames et conflits de l’humain, et est magnifiquement servi l’écriture mi-ironique, mi-documentaire de Boulerice. Mais l’histoire aurait gagné à être resserrée, pour qu’on ne puisse s’échapper de cette progression inexorable vers le dénouement digne d’une tragi-comédie.

Chloé Leduc-Bélanger

Le premier qui rira, Simon Boulerice, Leméac, 2014.