Pendant que le mariage gay est adopté en France et Royaume-Uni, un autre tremblement de terre fait vibrer la sphère politique et sociale presque aussitôt. La France, puis l’Europe crient au scandale. Les journaux nous en servent plus qu’on en demande. Oui, peut-être en avez-vous entendu parler: le scandale sur la viande de cheval. Problème d’étiquetage qui fait frissonner d’horreur la classe politique et la population qui, elle, semble plus désorientée qu’autre chose. À quoi ça rime ? Je ne comprends pas trop tout le cirque qui entoure cette nouvelle qui prend énormément de place dans les médias. Drôle d’époque.

Cette semaine, je vous présente un des films que j’ai vu lors d’une projection spéciale au Forum des images. Le grand gagnant du festival Premiers Plans d’Angers était présenté devant le public parisien.

Pour sortir de sa nuit. Une journée dans la vie de Niko Fischer. Compte rendu de Oh Boy ! de Jan Ole Gerster

C’est l’histoire de Niko qui approche la trentaine et qui erre de plus en plus, à la recherche d’un sens à donner à sa vie. Il vient d’emménager dans un appartement à Berlin. Les boîtes s’entassent sans qu’il ait envie de les défaire. Il laisse sa copine. Il se rend chez un psychiatre pour un bilan de santé afin qu’il puisse ravoir son permis de conduire : séance humiliante où il échoue au test de santé mentale. Le guichet automatique lui gobe sa carte bancaire. Il n’attend plus rien. S’en suit, à partir de ces évènements, une enfilade de rencontres incongrues, parfois burlesques, parfois désolantes, qui conduit Niko aux quatre coins de Berlin. Tout au long du film, Niko désire simplement une tasse de café, symbole de sa quête, une quête simple sans pour autant être désespérée dans une ville qui ne semble pas vouloir de lui.

Oh Boy !, c’est le récit initiatique de Niko Fischer qui finit par sortir de son inertie. Symbole d’une jeunesse estropiée par le poids de l’Histoire et de la lourdeur toxique de la société contemporaine,

Jan Ole Gerster a d’abord été assistant personnel de Wolfgang Becker dans le film Good Bye, Lenin ! et a aussi travaillé pour Tom Tykwer avant d’entreprendre des études dans le domaine de l’écriture et de la réalisation à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin. Ce parcours inversé explique, selon moi, la grande dextérité et la forte résonnance historique et esthétique du film. Jan Ole Gerster a écrit le scénario et réalisé le film, ce qui peut aussi nous éclairer sur cette surprenante et très poétique cohésion.

Le film de Jan Ole Gerster effectue ici quelques emprunts formels et esthétiques aux films de la Nouvelle Vague. Niko semble détaché de la société, n’a rien d’un héros en soi, il est désabusé et regarde le monde, mi-amusé et mi-désillusionné. L’absence de quête, si ce n’est que celle de boire un café, l’alternance entre l’absurde, le ludique et le tragique, l’omniprésence du jazz comme toile de fond font de cette première œuvre de Jan Ole Gerster un hommage à plusieurs cinéastes des années 1960. Tourné avec la caméra à l’épaule et en noir et blanc, Oh Boy ! s’inscrit explicitement dans une esthétique qui rappelle celle de la Nouvelle Vague et qui, de ce fait, engage parallèlement une réflexion sur la question de l’héritage. Tom Shilling, acteur qu’on voit très peu en dehors du cinéma allemand, incarne très bien le personnage de Niko. Niko, anti-héros est un attachant qui rappelle aussi certains personnages des films de Truffaut, Rohmer ou Godard.

En déca des qualités formelles et stylistiques, Oh Boy ! apparaît comme un portrait fort à propos de l’Allemagne contemporaine, voire plutôt du Berlin contemporain. La ville y est en effet mise en scène à plusieurs reprises et renvoie explicitement au personnage principal; tantôt vive, tantôt délabrée, elle est hantée par l’Histoire. Les prises de vue de Berlin segmentent le récit et entrent en osmose avec le propos du film. Véritable portrait de la société berlinoise dans tout son éclectisme, hippies, bobos, artistes, itinérants, personnes âgées, étudiants, etc. On y voit donc l’Allemagne d’aujourd’hui, éclectique, inconfortable par moments à cause de son passé, cherchant une porte de secours sans nécessairement avoir de la franchir.

Le film a remporté, jusqu’à maintenant, les prix du meilleur scénario aux festivals de Karlovary et de Munich. Il y a deux semaines, au festival Premiers Plans d’Angers, il a remporté le Prix du public, le Prix spécial du jury et le Prix du meilleur acteur dans un rôle principal. Ces distinctions laissent présager, je l’espère, un très bon avenir pour ce film.

Pour le moment, Oh Boy ! n’a pas de date de sortie au Québec. Souhaitons, à ce premier film Jan Ole Gerster, une longue vie, une longue vie à l’international de surcroît.

– Sylvie-Anne Boutin

Oh Boy !, Jan Ole Gerster, Allemagne, 2012.

(Je dédie cette chronique à mon amie Dolorès et son amour pour le cinéma et pour Berlin.)