En 2018, David Ménard publiait aux Éditions L’Interligne un conte poétique qui a fait beaucoup jaser et pour cause : Poupée de rouille reprend l’histoire du fantôme de la Corriveau. C’est un récit que la poésie rend hantant comme un souffle et chantant comme un air tragique.

Le folklore québécois présente la Corriveau comme une sorcière qui tuait ses époux les uns après les autres. Cette légende est inspirée de l’histoire bien réelle de Marie-Josephte Corriveau, qui a vécu de 1733 à 1763. Accusée du meurtre de son second mari, elle est pendue sur la place publique et son corps est exposé pendant quarante jours dans une cage métallique (retrouvée aujourd’hui). Si l’histoire autant que la légende semblent s’accorder sur le fait qu’elle était est une meurtrière, les raisons l’ayant menée à l’assassinat divergent d’une version à l’autre. La sorcière sanguinaire du folklore est d’abord, selon les faits historiques, une femme maltraitée par son époux.

Et c’est dans la réalité des faits historiques que David Ménard puise son inspiration. Poupée de rouille rend justice à la femme qu’était la Corriveau, victime de la justice de son époque. L’ouvrage brode sur ce que l’histoire nous donne aujourd’hui comme vrai pour imaginer la vie de cette femme, ses amours, ses écueils et ce qui a pu mener à son grand drame.

Donner vie

L’écriture de Ménard présente une maîtrise impressionnante à la fois de la poésie et de la narration, le rythme de l’une servant celui de l’autre. On se retrouve tout de suite dans un texte hybride, alliant poésie et conte. Les deux genres se complètent, s’imbriquent, et il en émerge une profusion d’images qui risquent de faire vibrer le lecteur. Parce que la grande force de Poupée de rouille est qu’il parvient à rendre son humanité à la Corriveau. Il la présente dans toute la sensibilité que l’auteur a voulu lui imaginer. Il en fait une femme à la fois douce et forte, dure et fragile, amoureuse et trahie. Il dessine un personnage complexe à grands traits de poésie dont les images suffisent, en quelques lignes ou quelques mots, à insuffler vie et émotion avec une simplicité et une puissance qu’aucune longue description n’aurait pu atteindre ici.

On comprend donc pourquoi le livre a fait beaucoup parler à sa sortie. Si le titre Poupée de rouille ne convainc pas tous les lecteurs de s’emparer de l’ouvrage, son contenu aura raison de leurs dernières hésitations. Il suffit de quelques lignes pour être happé par son flot.

ici mon nom est un mauvais sort
mais j’ai le tien à réciter, à répéter, encore et encore,
comme si c’était le seul langage dont j’avais besoin

le chaos s’organise dans les boisés obscurs de ma mémoire
à gauche, les sarcelles oubliées
à droite, les papillons rouillés

ici les regrets sont des prières bien apprises
ici je suis douée pour les heures et les hivers pleins de dieux voraces

le temps n’est pas une caresse
c’est une litanie à pardonner » (p. 26)

Christine Turgeon

Poupée de rouille, David Ménard, Éditions L’Interligne, 2018, 141 p.

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