Puisqu’il est très actif dans le milieu culturel montréalais, notamment par l’entremise du blogue Terreur! Terreur! et des soirées Présences à la librairie Raffin, il va sans dire que Steph Rivard et son premier roman, Les fausses couches, étaient très attendus en ce milieu d’automne. Je n’ai malheureusement pu assister au lancement, mais c’est avec beaucoup d’excitation que j’ai littéralement passé au travers ce roman d’une 140aine de pages.

Seul au monde entre ma grosse douillette et le matelas, j’essayais de m’occuper juste de mes affaires, il fallait que je me concentre, je ne voulais pas assister à ce qui se passait sous le plancher, j’avais peur que ça dégénère, mais maman criait presque, je n’avais pas le choix d’entendre. Les mots rebondissaient sur les murs et sur le plafond; je les sentais vouloir se frayer un chemin jusqu’à moi, à travers le plancher de ma chambre, essayer d’y percer des trous pour que je ne manque rien de ce qu’ils étaient en train de faire : détruire mon père, le blesser, le haïr. Maman s’égosillait plus sauvagement qu’une meute de Bernadettes, ses propos dépassaient tout, ils étaient cruels, ils auraient pu tuer. Elle a dit à mon père qu’il allait nous rendre fous avec ses maudites idées de vouloir nous sauver d’on ne sait pas trop quoi, qu’on ne l’aimait plus depuis longtemps, ni les enfants ni elle ni personne, même pas les rats, et que Bernadette pouvait comprendre comme tout le monde sans manger de coups ou se faire sacrer dans la cave.»

Les fausses couches, c’est l’histoire d’un garçon de 12 ans qui raconte les hauts et les bas de sa vie familiale. William grandit dans une famille où tout fonctionne de travers, où les secrets sont révélés sans tact, où les cauchemars s’impriment dans la réalité et où la figure maternelle semble posséder des pouvoirs magiques, un aura divin qui guérit toutes les blessures. William cartographie sa maison, avec ses fissures et ses araignées au plafond. C’est donc un portrait aux airs baroques qui se dessine tout au fil du roman. Aliénation, maladie mentale, troubles de l’enfance sont conjugués à l’amour filial. Parfois, en présentant les drames familiaux sous des yeux d’enfant, le tragique de la chose s’estompe et s’accentue à la fois; Fausses couches laisse cohabiter avec intelligence et finesse ces différents rapports.

Steph Rivard réussit, dans ce premier roman publié aux Éditions de Ta Mère, à mettre en mots l’enfance sans qu’elle apparaisse comme contre-plaquée; la poésie des mots de Will, 12 ans, ne phagocyte pas l’histoire, elle la submerge au contraire. Et c’est là une des grandes forces du roman. Cette écriture fluide, rythmée, imagée assure un va-et-vient constant entre le banal et l’imaginaire. Les différents registres qu’emprunte l’auteur ne nuisent pas à la cohérence du roman, bien au contraire, ils lui permettent d’aborder l’enfance et le trauma sous plusieurs facettes, comme souligné précédemment. Il s’en dégage ainsi une sensibilité bouleversante.

– Sylvie-Anne Boutin

Les fausses couches, Steph Rivard, Éditions de Ta Mère, 2013