Crédit photo : Pedro Ruiz

Anaïs Barbeau-Lavalette s’inscrit probablement dans la lignée des artistes québécois les plus productifs et prolifiques des deux dernières décennies. Après avoir réalisé nombreux films documentaires et de fiction aux succès internationaux, trois romans dont La femme qui fuit, adulé du public et de la critique, c’est au théâtre que s’attaque maintenant l’artiste montréalaise, aux côtés du tout aussi polyvalent Émile Proulx-Cloutier. On dit au théâtre, mais Pôle sud se veut plutôt un «documentaire scénique», soit une forme de théâtre documentaire qui donne la scène à des non-acteurs plutôt qu’à des comédiens interprétant des personnages réels. Cette démarche se veut plus sensible à la réalité transposée sur scène, sans passer par les artifices de l’interprétation. Phare sur la reprise de l’oeuvre.

Dans Pôle sud, on retrouve alors huit citoyens du quartier montréalais du Centre-Sud. Tour à tour, ils défilent dans une délicate mise en scène du talentueux Émile Proulx-Cloutier. Aucune parole n’est prononcée : les «personnages» se jouent eux-mêmes, s’adonnant à des tâches de leur quotidien. En guise de trame sonore, des bribes d’entrevue menées par Anaïs et les participants. Le spectateur plonge dans leur intime réalité, profondément ancrée dans le quartier du Centre-Sud. Des récits de vie qui sont parfois comique, souvent tragique, mais toujours authentique.

Mais suite à la représentation, qui a le mérite d’être divertissante et émouvante, le spectateur est confronté à un questionnement : quelles étaient les réelles intentions des deux auteurs? Explorer une nouvelle forme de théâtre documentaire, oui, ça on le sait. Mais après? Serait-ce de donner la parole à ceux dont la voix est étouffée? Peut-être. Le Centre-Sud est un quartier historiquement prolétaire, situé entre Hochelaga-Maisonneuve et le Plateau Mont-Royal. Depuis quelques années, une vague de gentrification semble avoir ruisselé du Plateau pour s’écouler dans la rue Ontario et engloutir le quartier. Sans entrer dans un débat sur les conséquences de la gentrification, on constate tout de même un regain d’intérêt public pour le quartier, qui voit sa vie sociale et culturelle se développer. On comprend alors la curiosité des deux artistes s’intéressant à la réalité des habitants du Centre-Sud et souhaitant leur donner la parole à travers le médium théâtral.

Par contre, on ne peut que ressentir un léger malaise lorsqu’on semble constater une intention latente des artistes à dresser le portrait d’un amalgame sociétaire centre-sudesque. Il serait naïf de croire que huit personnes-personnages parviennent à illustrer la toile complexe des enjeux sociaux ancrés depuis trop longtemps dans le quartier. Le Centre-Sud est un quartier où les inégalités sociales sont des plus criantes, et même si cela est perçu subtilement à travers le récit des personnages, le montage des entrevues semble donner une vision candide et romancée du quartier. Les personnes exposées sur scène s’en sont bien sorties, dans le sens qu’elles ne sont pas rongés par la pauvreté et par l’exclusion sociale. Ce n’est pas le cas de bien des résidents du quartier, qui semblent être omis de la pièce. Peut-être leur vie n’était pas assez intéressante ou surprenante pour être mise en scène ; n’empêche que leur situation est une réalité bien trop présente dans le Centre-Sud, comme ailleurs dans Montréal. Une maladroite omission ou une consciente exclusion? C’est une question à poser directement aux auteurs.

Néanmoins, Pôle sud demeure un spectacle réussi étant à sa deuxième reprise, témoignant d’un intérêt général du public pour le documentaire scénique. C’est un spectacle qui vient habilement réinventer les méthodes du théâtre documentaire, dans une forme qui je souhaite saura inspirer d’autres artistes. Anaïs Barbeau-Lavalette nous démontre encore une fois qu’elle est une artiste pluridisciplinaire sachant exceller dans tout ce qu’elle entreprend.

Anthony Dubé

Pôle sud, du 5 au 15 septembre 2018 à l’Espace Libre. Pour toutes les informations, c’est ici.

Si vous souhaitez en découvrir davantage sur le Centre-Sud, Chroniques du Centre-Sud de Richard Suicide aux éditions Pow Wow est une bande dessinée qui saura vous divertir.

Je profite de l’occasion pour faire un peu d’auto-promotion pour mon récent court-métrage documentaire portant sur feu Richard Gingras, libraire du légendaire Chercheur de Trésors, librairie profondément ancrée dans la vie culturelle du Centre-Sud.

Le Chercheur de Trésors from anthonydube on Vimeo.

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