Les poèmes les plus fertiles, ce sont ceux dont on a envie de parler avec d’autres poèmes. Ceux qui composent Pleurer ne sauvera pas les étoiles, dernière publication de François Guerrette, sont de ceux-là. L’auteur en est à sa troisième publication aux Poètes de brousse, maison d’édition que Hugo Beauchemin-Lachapelle commentait il y a quelques semaines : « souvent, chez elle, le poète est […] maudit : c’est un rebelle qui crache sur une société qui le vomit. La guerre qui s’annonce investit le langage, un langage gorgé d’animosité, rempli de cadavres, de noyés, de ruines et de maladie […] » Je pourrais carrément emprunter le titre de ce texte sur le dernier recueil paru de Kim Doré : « naître naufragé », puisqu’il résume bien le mouvement qui anime Pleurer ne sauvera pas les étoiles. Le « je » y apparaît naissant, mais portant un poids inexpliqué, celui d’un long héritage, et traite sur un ton grave ou grinçant d’ironie d’un avenir qui lui brûle les doigts.

On doit reconnaître à l’éditeur la grande qualité de choisir ses textes et de les rassembler autour des mêmes mouvements : cela donne des livres complexes et complets, très unis, traversés par une trame presque narrative, qui donne la part belle au tragique de l’expérience humaine et à ce qui la dépasse.

Il y a dans Pleurer ne sauvera pas les étoiles ce que je n’arrive à nommer que comme un désir totalitaire, celui d’embrasser en un seul livre l’humanité divisée en grandes catégories. Trois sections forment le cœur du recueil : « Aux enfants : les symptômes du feu s’étendent jusqu’au ciel », « Aux femmes : il fait trop noir pour être belle », « Aux hommes : attention à la foudre qui dort ». Ces trois discours dirigés sont encadrés par deux « lettres du pardon », qui ouvrent et closent le recueil, où le « je » concentre son attention sur son existence (ou sa non-existence), sur sa parole, sur le « projet », en quelque sorte, que forment les trois discours centraux.

Sur quoi portent donc ces cinq pans de livre? Sur la parole, bien sûr; sur l’héritage aussi, avec un impossible avenir dessiné à coups (contradictoires) de « si je parle au futur appelez la police » mais aussi de « demain vous pourrez compter / les étoiles sur les doigts / d’une seule main ». Les poèmes visitent l’expérience de la naissance et celle de la mort, souvent à rebours puisqu’« un nouveau siècle commence chaque jour » et que le temps, ici, semble marcher à l’envers (« quelque part dans ma chair le passé / n’est pas terminé »). 

La colère est au cœur de ces poèmes qui confrontent un « je » dur et perdu, qui a « de belles affinités avec la rage », à une collectivité dont il ne peut pas se défaire : « Aux hommes » est en entier rédigé au « nous », et même les femmes finissent par avaler en quelque sorte le « je » qui en vient à des affirmations comme « ce que je sais me fait saigner je suis femme ».

Totalitaire, Pleurer ne sauvera pas les étoiles l’est jusque dans les voix mêmes que le sujet convoque, lui qui « appren[d] à parler fantôme », qui « parl[e] la langue de [ses] descendants », qui « emprunte du temps de parole ». Des enfants aux femmes, de ses ancêtres à ses descendants, de ses dix doigts à la planète et au-delà, Guerrette s’est lancé avec ce livre dans un projet audacieux qui mérite une lecture attentive mais aussi instinctive – une lecture en forme de poèmes?

– Roxane Desjardins

 

Pleurer ne sauvera pas les étoiles, de François Guerrette

Poètes de brousse, 80 p.