La vie est un éternel recommencement a (sans doute) dit un jour le moine punk Joe Shaolin Strummer. Une semaine après les déflagrations métalliques de METZ, la racaille punk de Montréal s’était donné rendez-vous au Il Motore pour pogoter et jouir d’inoxydables tensions primaires. Au menu des réjouissances : du solide québécois et des voyous pisse-culotte.

Marrant comme dans certaines soirées, il est parfois plus intéressant de prendre un peu de distance avec la faune, de s’autoriser un regard de biais, pour mieux relater ses pas en pays étranger. Car, on ne va pas se mentir, si votre serviteur détient quelques obédiences avec la musique amplifiée, il n’est certainement pas un ultra de punk hardcore. Bref, comme certaines boucles drum’n’bass ou la vue de rasta blancs frappant leur peau de djembé sur un mont enfumé, ce genre de musique a beaucoup de chance de me laisser froid, impénétrable. S’il faut, suite à ça, préciser que la musique n’est pas une science exacte et le corps, un réceptacle avec lequel il est difficile de mentir, force est de constater qu’un peu malgré moi, j’ai passé ma soirée au Il Motore en observateur plutôt amusé.

Passons rapidement sur le premier groupe Ultrathin. Des garçons bouchers qui masquent leur amateurisme par du bruit franchement déplaisant, même carrément fatigant. Moment choisi par votre serviteur et son acolyte d’aller les écouter à l’extérieur pour le plaisir des tympans et la douceur climatique…

S’est ensuite présenté les québécois de Solids. Auteure de plusieurs EP franchement prometteurs, Solids est une formation guitare/batterie à la Black Keys. Or la comparaison s’arrête là pour ce groupe qui n’a pas le blues dans les chaussettes, mais le grunge bien accroché aux Converse. Pour leur live, les membres de Solids, qui n’ont pas non plus le budget pyrotechnie des grabbataires Rolling Stones, ont eu la lumineuse idée d’accrocher au plafond un lustre qu’il s’agit de faire tourbillonner dans la pénombre électrique. Le décor planté, Solids a alors fait résonner ses accords chromés et sa rythmique pied au plancher. Entre férocité rentrée et dépense bourdonnante, les titres joués ont permis d’entendre la pleine maîtrise de ces jeunes gens. Or, à savoir si c’est dû à un problème de micro ou non, Solids convainc plus quand son chanteur gomme son chant derrière cette brume typique des chanteurs à l’organe limitée (Pavement , Yo la tengo) que lorsqu’il rugit à pleine dents. Ceci étant dit, l’hydre à deux têtes, dont les prouesses musicales brillent plus que les compositions, a offert une bonne prestation à hauteur de sa réputation.

Le Il Motore rempli de cuirs, percings et autres tatouages, les poulains de l’historique écurie Sub Pop sont montés sur scène. Quatuor punk classique, Pissed Jeans est autant réputé pour le jeu de scène de son géant chanteur que pour son hardcore corrosif et belliqueux. C’est peu dire que ces garçons de Philadelphie ne font donc pas dans la dentelle et vomissent avec force fracas leur dégout d’un monde soigné et bien peigné. Comme il fallait s’y attendre, dès les premières secousses, Pissed Jeans a martyrisé ses instruments dans la plus pure tradition hardcore. Or, ce qu’il y a de visuellement frappant avec ce genre de formations, c’est la place occupée par le chanteur. N’ayant pas d’instrument à rudoyer, sa seule mission consiste à se déchirer la glotte et d’incarner à lui seul le raffut.

Pour le frontman de Pissed Jeans, étrange race croisée de douchbag et punk, c’est là la voie royale pour rouler des rétines, prendre des poses de catin, en somme, interpréter la belle et la bête en deux en un. Et si ce genre de jeu permet de jouir d’un spectacle peu commun et de compenser une ampli basse crevée, j’ai rapidement compris qu’il n’était pas du goût de tout le monde. Oui, car pendant ce temps un jeune punk a lâché un glaviot et s’est permis à plusieurs reprises de distribuer des fuck gratuits à la face du chanteur. Assez vieux et professionnel pour ne pas lui balancer un coup de botte dans les maxillaires, notre gentil géant a tout de même fini par emmener le trublion dehors pour revenir quelques secondes plus tard avec son blouson en jean (j’imagine mouillé) sur le dos… Après ce rigolard entracte, Pissed Jeans est monté en puissance jusqu’à la fin du show. L’hypertension chaotique a alors fait rage et notre chanteur, enfin respecté, s’est mis à souffler fort sur une horde de punks précipités dans leur pogo. Le tout à distance, pour le plaisir du regard de biais et d’un lundi pas comme les autres au Il Motore.

– Romain Genissel