Phil Solomon était à Montréal, les 28 et 29 mars derniers au CinemaSpace du Centre Segal des arts de la scène, afin de présenter pour la première fois ses œuvres expérimentales dans notre métropole, sous la bannière Les ténèbres aux limites de la ville, comme mentionné dans un texte précédent. Je l’ai rencontré. Un entretien privilégié et mémorable avec l’un des plus importants cinéastes étatsuniens d’avant-garde et ses œuvres.

Dès la première poignée de main, j’ai aperçu, chez Phil Solomon, le regard de Stanley Kubrick, solide et franc, et un visage aux airs de Paul Auster, ténébreux et doux. L’aisance de la rencontre est venue d’elle-même.

Professeur depuis 1991 et codirecteur du Département d’études cinématographiques à l’Université du Colorado à Boulder, le cinéaste émérite expérimente le cinéma depuis plusieurs décennies. Il crée avec la pellicule Super 8 et 16 mm et a découvert les sensations du jeu vidéo récemment en utilisant, entre autres, le procédé Machinima. Éloquent dans la parole comme dans l’acte de création, Phil Solomon s’investit, entre autres, dans la texture de la matière.

Avec Remains To Be Seen (1989/revisité en 1994), première œuvre présentée, dédiée à la mémoire de sa mère, il met en scène une texture rappelant presque le pointillisme pictural. Le tout hypnotise en offrant une entrée directe dans la mélancolie, sur le terrain de la réflexion sur la vie et la mort. L’œuvre est recouverte d’une musique et d’une respiration ensorcelantes et surnaturelles. C’est dans cet univers que Phil Solomon cherche à creuser son parcours et sa création. Il décrit d’ailleurs le cinéma « comme si l’on regardait des fantômes et leur transparence bouger devant des sources de lumière. Dans un autre sens, je crois aussi que le cinéma est particulièrement adapté à représenter l’idée de la perte. Le cinéma est un rêve trompeur que nous partageons. D’ailleurs, ce n’est pas une coïncidence si tant de films tentent d’imiter l’espace du rêve. Des films de Georges Méliès jusqu’à Inception de Christopher Nolan. Ces films ne correspondent pas à mes rêves, mais je suis très intéressé à savoir comment ces créateurs ont essayé ou essaient d’atteindre cette idée de l’espace intérieur du rêve et de l’âme. »

Textures cinématographiques

Ayant grandi sous l’influence des films narratifs hollywoodiens, Phil Solomon caractérise son travail comme ayant une tendance mélancolique.

« Certains disent que mes films sont des élégies et je crois que c’est le terme approprié. Dans la vie de tous les jours, je suis une personne assez amicale et drôle. Par contre, dans mon travail – et c’est probablement en lien avec mes origines russes et juives – je me branche dans des sentiments plus sombres qui s’incrustent dans la lourdeur et la profondeur de l’âme humaine et de son côté émouvant.

Ce n’est pas très cool d’approcher ce genre de sentiments dans les films d’art. Étant donné que Hollywood est tellement sentimental, les créateurs expérimentaux préfèrent être plus cérébraux ou impétueux. Mais j’aime les films qui touchent le cœur et qui offrent des sensations qui s’infiltrent dans le corps des spectateurs. J’aime beaucoup la formulation anglaise: I’m moved (être touché/ému par quelque chose ou quelqu’un, l’expression fait également un lien avec le mouvement). Être transporté autant émotivement que physiquement par ce qu’on regarde.

Je veux donc reproduire ces sentiments qu’on retire des films hollywoodiens, mais sans la honte, car on se sent souvent trahi et manipulé par le côté sirupeux de ces films. Je suis prêt à être manipulé par les films de divertissement, mais pas par le cinéma d’art. Par ailleurs, je veux aussi tenter de garder une distance et interdire l’entrée complète entre le spectateur et les univers que je crée, en amplifiant la texture par exemple, tout en y introduisant le monde dans lequel on vit. Je suis à la recherche de l’image surnaturelle encrée dans le réel. C’est difficile à expliquer, puisque c’est quelque chose que j’atteins quand je le ressens. Comme l’a si bien exprimé la grande philosophe étatsunienne Suzanne Langer : Le sentiment est dans la forme.»

Crédit: Jean-Michael Seminaro

Matériel virtuel : nouvel espace créatif.

En 2005, celui qui a été nommé le Chopin du film par Stan Brakhage offre pour la première fois, avec son cher ami Mark LaPore, une création ayant pour base un univers virtuel : Crossroad. Alors que certains artisans cinématographiques dénigrent tout ce qui n’est pas en lien avec la pellicule, Phil Solomon est poussé par la curiosité d’un nouveau médium. « J’enseignais le postmodernisme et je n’avais jamais joué à des jeux vidéo. Tous les films en lien avec ce médium, comme La Matrice (The Matrix) par exemple, ont un sens de l’espace singulier. J’ai alors décidé de m’acheter un PlayStation 2 et j’ai demandé au vendeur de me suggérer un jeu où je pourrais aller en mission. Il m’a recommandé Grand Theft Auto. J’ai été consterné et fasciné par le fait que je pouvais me promener dans un monde d’une grande beauté et étrangement cartoonesque. Les créateurs ont fait en sorte de créer des détails, comme le mouvement de l’herbe avec le vent, qui sont sans réelle nécessité pour mieux détruire ou tuer. Je m’y suis abandonné comme un étranger dans un monde étrange, avec mes yeux d’artiste. J’en ai ressorti des œuvres qui ont beaucoup plus d’attention que mes créations précédentes. Pourtant, ce changement de support créatif n’était pas un plan d’évolution de carrière. »

Environ un mois après la création de Crossroad, Mark LaPore s’enlevait la vie. Un geste prémédité, accompli le 11 septembre 2005. « Le film qu’on a créé ensemble a été son cadeau de départ» m’a confié le cinéaste. Afin de rendre hommage à son grand ami, Phil Solomon a créé trois œuvres, réunies sous le titre In Memoriam, Mark LaPore, utilisant aussi Grand Theft Auto, deux d’être elles, Rehearsals for Retirement (2007) et Last Days In a Lonely Place (2008) ont été présentées pour clôturer la venue du créateur. Alors que certains utilisent les principes du machinima dans un sens ironique ou cynique, Phil Solomon a voulu rester dans la sincérité et la profondeur pour ainsi donner des poèmes audiovisuels aussi troublants qu’innovateurs.

Stan Brakhage : le maître-frère.

Bien sûr, je ne pouvais passer à côté de sa collaboration et amitié avec Stan Brakhage. Ils ont collaboré sur trois projets : Elementary Phrases (1994), Concrescence (1996) et Seasons… (2002). Brakhage était déjà un professeur émérite à l’Université du Colorado à Boulder lorsque Phil Solomon a commencé à y travailler. C’est là que l’amitié et la collaboration se sont soudées. Déjà enclin à l’admiration du maître depuis longtemps, Phil Solomon mentionne les yeux brillants : « Je lui ai demandé s’il voulait être mon père. Il m’a répondu qu’il serait mon frère. » Il prépare d’ailleurs un ouvrage littéraire regroupant toutes les conversations qu’il a eues avec Stan Brakhage. Plus d’une centaine d’heures d’écoute à retranscrire, sans compter tous les messages téléphoniques conservés. Un travail de longue haleine qu’il prendra le temps de concrétiser.

Phil Solomon m’invitait d’ailleurs à ne pas manquer la venue de Marilyn Brakhage lors de l’événement organisé par le Centre Segal les 21 et 22 avril prochain. Une rencontre en quatre parties (dont deux avec la dernière épouse de Stan Brakhage) qui aborderont certaines œuvres et thématiques d’une des figures mythiques du cinéma expérimental.

Ouvert au dialogue, Phil Solomon nous a ouvert les portes de son monde créatif avec beaucoup de générosité. « Relaxez et faites-moi confiance, laissez-vous transporter. » C’est exactement ce que les œuvres nous imposaient de faire, avec sincérité et rigueur. On espère vraiment qu’il revienne à Montréal… bientôt !

Je vous invite à voir les extraits des œuvres de Phil Solomon sur son site.

– Julie Lampron

Je tiens à remercier Jean-Michael Seminaro pour les photographies et sa complicité dans la rencontre avec Phil Solomon. Il travaille présentement sur un projet photographique en lien avec la ville d’ Asbestos et sa transformation.