En lisant le titre, on pourrait penser à un roman d’espionnage. Détrompez-vous, Périmètre de sécurité (Fives and Twenty-Fives), le premier roman de Michael Pitre, n’a rien à voir avec les Tom Clancy ou les John le Carré de ce monde. Avec son livre frappant d’authenticité, le jeune auteur qui a combattu à deux reprises en Irak jusqu’en 2010 est davantage dans le sillon de Kent Anderson (Sympathy for the Devil) ou de Karl Marlantes (Matterhorn), deux maîtres du récit de guerre, deux vétérans d’un conflit non moins contesté que celui de l’administration Bush : la guerre du Vietnam. À l’instar de ces romanciers, Michael Pitre a su tirer profit de ses pires expériences et raconter avec justesse la matérialité, les codes, mais aussi les horreurs et l’absurdité d’un conflit plus hémorragique que chirurgical. Une chasse aux fantômes perdue d’avance. Pour beaucoup de soldats, très jeunes, toujours : un point de non-retour.

« Un périmètre mouvant »

Périmètre de sécurité relate le destin de Marines ayant combattu en Irak au sein de la même section en 2006 : le lieutenant Donovan, l’infirmier Lester Pleasant, le caporal-chef Zahn et leur interprète irakien Dodge (Kateb de son vrai nom). Leur mission : sécuriser et réparer les routes entre Falloujah et Ramadi en désamorçant des bombes artisanales tapies sous l’asphalte, les bas-côtés ou dans les nids-de-poule… Le faire sous la menace invisible, mais incessante de snipers, de lance-roquettes ou de voitures kamikazes. Pour y arriver, les Marines arpentent le pays avec leurs véhicules blindés et suivent « la règle des cinq et des vingt-cinq » instaurée par l’armée pour établir un périmètre de sécurité : à chaque halte, ils doivent rester dans leur char le temps de regarder tout autour dans un rayon de cinq mètres; s’ils aperçoivent quelque chose de louche, « un fil, deux pierres posées l’une sur l’autre, tout ce qui retient leur attention plus de deux secondes », ils le signalent. Après quoi, ils débarquent et répètent l’exercice dans un rayon de vingt-cinq mètres. Enfin, s’il y a des bombes, ils déminent, bouchent les trous avec du béton et repartent vite fait avant d’être repérés. D’un piège à l’autre, ils nettoient, survivent, et disparaissent. Vingt-cinq mètres à la fois. Pour ces Marines, voilà comment occuper le territoire.

Avec Périmètre de sécurité, Michael Pitre brosse un tableau nuancé du conflit en Irak, une sorte de zone grise où la peur, la haine et l’adrénaline en viennent à souder des hommes qui n’ont souvent rien d’autre en commun qu’être en proie à un danger imminent. Qu’ils aient choisi ou non d’aller en Irak, ils sont nez à nez devant les mêmes obstacles. Ils ont peur, mais n’ont surtout pas le temps de ruminer. Il faut vite prendre des décisions et aller de l’avant. Rester combatifs, garder le sens de l’initiative. «Le danger dehors est aussi vaste qu’un océan… On refuserait de nager si on savait le nombre de requins qui s’y trouvent vraiment.»

Hors de la zone

Au-delà du front, Périmètre de sécurité s’intéresse à la vie de ces Marines qui reviennent hantés par les remords; même à l’intérieur de vingt-cinq mètres, ils n’auront pas eu le contrôle de leur vie. Les personnages vivent mal leur retour au bercail; alcool, drogue, culpabilité, anxiété et difficultés à entrer en relation avec les autres les attendent. Pour ce qui est du lieutenant, cela ne va guère mieux : il boit pour arriver à dormir. Parler de la guerre à des proches n’arrange pas les choses : « Même les souvenirs qui me paraissent amusants ressemblent à des souvenirs de vacances de psychopathe quand je les raconte. »

Moins tapageur que le film The Hurt Locker et plus prenant que le roman (et l’adaptation cinématographique) Jarhead, Périmètre de sécurité est le roman de guerre parfait pour qui s’interroge sur les zones d’ombre de la guerre et de l’après-guerre en Irak. Avec ses différents narrateurs, Pitre offre aux lecteurs une diversité de points de vue sur la complexité du conflit et sur la réinsertion sociale de ces vétérans pour qui la vie quotidienne est devenue un enfer de banalités et qui ne se sentent plus compris de personne sauf les membres de leur section.

Julien Fortin

Périmètre de sécurité (Fives and Twenty-Fives), Michael Pitre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Éditions du Seuil, 2016.