Crédit: François-Charles Lévesque

Les organisateurs du festival Suoni Per Il Popolo ont réussi un gros coup en mettant la main sur Penny Rimbaud dans ce qui fut sa première présence en sol québécois à vie. Le poète y est allé d’un spoken word expérimental très intéressant ce dimanche le 10 juin à la Sala Rossa devant une foule hypnotisée, hypnose due à l’aura de légende enveloppant Rimbaud, né Jeremy John Ratter, poète, mais aussi batteur et co-fondateur du mythique collectif anarcho-punk Crass qui, de 1977 à 1984, a créé un corpus punk unique et inégalé dans son genre. M’avancer davantage dans cette direction me ferait m’éloigner du présent sujet et mon enthousiasme l’emporterait sur mon objectivité, donc pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur Crass, je vous conseille la discographie complète du groupe et le pertinent documentaire du danois Alexander Oey intitulé There is no authority but yourself  (2006) qui retrace l’histoire de ce groupe culte.

Jouissant d’une telle réputation, il aurait fallu que Rimbaud se plante royalement pour décevoir le public montréalais. Surtout que Rimbaud avait été très clair quant à ses intentions concernant ce spectacle : « Si je savais exactement ce que j’allais faire et dire à Montréal, je ne viendrais probablement pas. Planifier n’est pas mon idée de la créativité; en fait, souvent, je trouve l’idée des plans contre créative. » Rimbaud est arrivé à Montréal quatre jours avant le concert, accompagné de la saxophoniste Louise Elliott, sa collaboratrice des douze dernières années. Quatre jours pour s’imprégner de la ville et de son climat, et quatre jours aussi pour monter un spectacle avec We R Dying 2 Kill U, projet multidisciplinaire à très fort penchant anarchique créé par Jon Asencio (groupe de recherche UFO) et Tammy Forsythe (danse tusket). Donc, climat social aidant (une certaine crise sur fond de carré rouge), le spoken word de Rimbaud et de ses acolytes a pris une direction anarchique assez brutale, mais non dénuée de poésie.

Prose clamée à grands cris, ambiances sonores et musicales tantôt jazz, tantôt punk, le plus souvent chaotique à souhait, chorégraphies minimalistes, pléthore d’instruments utilisés : il aurait fallu être bien malin pour deviner à quoi ressemblerait cette performance. On peut se le dire d’emblée : malgré ses allures de vieux hippie, Penny Rimbaud possède un charisme magnétique. À 69 ans, le corps maigre, bougeant sans cesse, il déverse sa prose avec son tout son être, prostré sans pudeur, et donne à chacun de ses poèmes un ton spécifique et juste. Louise Elliott complète le dialogue avec son saxophone et sa flûte de façon admirable, le plus souvent en retrait : elle fut, quant à moi, l’héroïne obscure de cette soirée. Le poème Oh America fut le moment le plus puissant de la soirée, où les deux britanniques se sont montrés au sommet de leur art.

Pour le reste, WAD2KU (trombone, trompette, banjo, scie musicale, basse, guitare, batterie, piano, voix, alouette!) a rempli de musique les textes de Rimbaud de façon créative, agressive, mais parfois décousue. Comme ce spectacle fut monté en quatre jours et comme il serait présenté une seule et unique fois, les membres de WAD2KU ont tout donné et ont parfois fait dans la surenchère. Je n’ai aucun problème avec une éthique anarchiste de la musique, et elle est totalement pertinente dans le contexte actuel et elle complète bien les textes de Penny Rimbaud, mais anarchie ne veut pas dire incohérence, improvisation ne veut pas dire chaos, et un minimum de rigueur aurait été, ne serait-ce qu’au niveau de la rythmique, souhaitable. Mis à part cette réserve, il en demeure que ce fut intéressant de voir des artistes anglais de cette trempe partager la scène avec un collectif québécois plutôt obscur pour ce spectacle unique et radical.

Les textes de Rimbaud demandent une oreille attentive pour bien saisir toutes leurs subtilités et leurs richesses. Je connais quand même bien la langue de Joyce, mais je fus perdu à quelques reprises, et l’overdrive de WAD2KU ne m’a pas aidé. Politique, frustration, désillusion et cynisme furent des thèmes récurrents, mais les images étaient diversifiées. Parmi les moments les plus forts de la soirée, il y a eu à la fin cette « prière adressée à tous », ce magnifique moment de beauté teinté de vulnérabilité, de franchise et d’espoir où toute la poésie de Rimbaud (quel axiome que cette phrase!) a mis en lumière un certain chaos.

François- Charles Lévesque

http://wrd2ku.bandcamp.com/