Le gym est maintenant lieu de ressourcement pour plusieurs personnes depuis quelques années; on travaille fort nos abdos et notre cardio entre le yoga chaud, la zumba et l’entrainement de groupe. Halte aux maladies qui tâtonnent les jeunes, halte au sédentarisme! Qu’on se bouge!

« L’automne dernier, j’ai réalisé à quel point j’aime lire en bougeant. Quand je lis, j’ai rapidement des fourmis dans les jambes. C’est une activité trop passive pour moi. (…) si je ne pédale pas, j’ai moins de concentration, et les mots lus passent dans le beurre! »

Et voilà le retour de Léon Renaud, personnage qu’on a connu dans Jeanne Moreau a le sourire à l’envers, qui nous revient dans le dernier livre de l’auteur Simon Boulerice, Paysage aux néons.

Ce petit livre, qui ne compte qu’une centaine de pages, nous révèle un Léon tout aussi allumé de poésie et de lecture, mais qui prend également soin de son corps, de sa personne, de son esprit (voyez ici le proverbe « Un esprit sain dans un corps sain » en gros néon rose fluo).

Léon s’entraîne, fidèle à sa routine, suivant à la lettre un programme d’entrainement taillé pour lui, tout en lisant des poèmes sur son vélo stationnaire. Il observe, écoute, analyse. L’esprit alerte, Léon pédale au gré des mots, le cardio maintenu par des vers recoupés.

Léon pédale, lit et …vandalise les programmes d’entrainement des autres en barbouillant ceux-ci de vers poétiques.

« Quand je tombais sur un passage qui, à mon sens, méritait d’être retenu et recopié, je le retranscrivais sur les fiches d’entrainements qui dormaient dans les chemises. (…) Dans ma tête, je concevais leur air dubitatif devant la poésie qui illuminait subitement les phases rigides et cliniques de leur programme d’entrainement. »

Douce lumière sur un monde structuré à la lettre.

L’autre, miroir de soi

Au gym, il y a aussi et surtout Marky. Marky travaille fort sur son corps. Marky soulève des poids exagérément lourds. Marky, c’est l’homme stéréotypé de gym par excellence! Tous les jours, à la même heure, il s’entraîne.

Marky impose une distance avec autrui. Le gym est son territoire.

« L’éclairage est cru, froid. Pleins feux sur les corps en camisole. La succession des miroirs sur ce pan de mur de briques multiplie Marky. On le regarde, il le sait. Il est rempli de ça. Rempli des yeux posés sur lui, posés sur les miroirs à le détailler, lui, subtilement. »

Du haut de son vélo stationnaire, Léon scrute attentivement Marky. Qui est-il sous ses couches de muscles? Pourquoi ce besoin viscéral de s’observer lui-même dans le miroir, les yeux rivés sur son corps bardé de chair tendue?

Près de lui, il y a Félindra (de son vrai nom, Marie-Claude, qui fait plus ordinaire), femme de forte ossature (pour ne pas dire grosse), qui porte des vêtements serrés Adidas et qui sirote en tout temps son Coke diète. Contraste aux habitués des gyms, Félindra ne porte son regard ni vers elle ni vers son corps, mais vers Marky, son amant. Qui eut cru que cette femme potelée était la maitresse d’un culturiste tel que Marky?

Soulignant les clichés familiers d’un centre d’entrainement, Simon Boulerice affine la personnalité de ses personnages au-delà de leur apparence, au-delà de l’image qu’ils veulent donner d’eux. Que recherchent-ils et que sont-ils prêts à donner à l’autre?

Marky, sous ses airs d’homme musclé sans tendresse ni attention pour les autres et en apparence imbu de lui-même, serait-il au fond un homme qui craint l’attachement tout comme le rejet?

Félindra, dépendante affective et soucieuse de tout ce qui touche Marky, n’aurait-elle pas besoin, comme tout le monde, d’un peu d’affection et de reconnaissance de son amant?

« Il (Marky) est pas un bon gars pour moi. Il m’aime pas vraiment, je pense. Je m’en suis rendu compte hier soir. Il est venu faire l’amour à la maison. J’avais préparé un bon repas, pour après. Ça fait qu’on a mangé. Pendant le souper, je me suis étouffée avec une bouchée de spaghetti. Ç’avait l’air de l’agacer, Marky. Il m’a dit : « Come on, bois de l’eau! » Mais mon verre était vide. Et plutôt que d’aller le remplir, ou de me tendre le sien, il a calé son verre d’eau. J’ai trouvé ça tellement cheap de sa part. Tellement égoïste. »

Mais elle lui pardonne tout. Marky est un bon gars malgré tout, selon elle. Il s’occupe de son frère handicapé, ce qui prouve qu’au fond, il a du cœur. Au fond…

Entre deux gorgées de shake protéiné, les mots

« Le contraste entre le corps des deux frères me chamboule. Ce n’est pas comme si Marky avait tout pris et n’avait rien laissé. C’est plutôt comme s’il était devenu invincible- en vertu d’une juxtaposition infinie de muscles- par amour pour son frère, dépourvu de tout ça. Le corps de Marky rétablit une justice dans la maladie de Philippe. Il pallie. »

Paysage aux néons offre une belle réflexion sur l’importance des mots et des actions sur la vie de chacun. Sans creuser impudemment l’âme de ses personnages, Simon Boulerice exploite tout de même l’idée de qui ils sont derrière leur masque, à l’intérieur de leur vie, de leur environnement, de leurs peurs entourées de miroirs réfléchissants.

Il y a désir d’ouverture et de partage entre les trois personnages centraux, bien que ceux-ci cheminent chacun dans un monde à part. Sous les néons du gym, la luminescence (émission d’une lumière dite « froide ») des personnages se réchauffe; le rayonnement de chacun dépend de ses interactions avec l’autre.

L’univers fantaisiste de Boulerice est assez unique en son genre et son écriture s’adapte très bien au monde adolescent. Cependant, je ressens une certaine retenue dans ses pages, un manque de liberté d’expression. J’ai l’impression que Léon, Marky et Félindra auraient beaucoup de choses à dire, à divulguer aux lecteurs. Y aura-t-il une suite?

« Les vers sont indélébiles, je les garderai pour moi, en moi, et de temps à autre, quand je croiserai une fée Adidas dans une cage d’escalier, j’en réciterai des passages en forme de réveil d’alarme, en espérant que â agite quelque chose en elle, qu’elle se trouve pleine en étant seule, qu’elle se trouve belle et forte en solo, qu’elle comprenne sa féerie autonome. »

Les mots sont catalyseurs d’émotions, la raison en réaction au cœur. Un petit livre de confidences qui poussera Léon à vivre de ses propres mots, qui encouragera Félindra à se respecter dans ses besoins affectifs et qui dictera à Marky de laisser ses muscles au gym et d’affirmer son besoin d’être accueilli comme un homme de cœur.

Élizabeth Bigras-Ouimet

Paysage aux néons, Simon Boulerice, Leméac, 2015