La grande sœur est pianiste de renommée internationale, elle vit entre les salles de concert les plus prestigieuses et la maison familiale, à Winnipeg, et parle plusieurs langues, y compris celle des poètes. La cadette, après deux mariages, deux enfants et autant de divorces, écrit des livres jeunesse qui parlent de rodéo et tente tant bien que mal de mettre au monde son Roman tout en zigzaguant d’amant en amant. La première a une vie parfaite et désire mourir; la seconde, malgré le chaos de son quotidien, essaiera de la garder en vie.

Dans le roman Pauvres petits chagrins, qui a été finaliste au prix Giller dans sa version originale , Miriam Toews met en scène une famille mennonite du Manitoba tourmentée par le spectre de la maladie mentale. Yolandi, la narratrice et benjamine de la famille, raconte par touches successives son enfance à East Village, les relations homme-femme, les exigences des anciens et les excentricités de son père et de sa sœur Elfrieda, dont les ambitions ne cadrent pas dans les strictes traditions de la communauté. Mais bien vite, les souvenirs innocents sont remplacés par l’image d’Elf, alitée après une énième tentative de suicide. Yoli, qui aime sa sœur par-dessus tout, accourt de Toronto pour veiller sur celle qu’elle a toujours placée sur un piédestal.

Entourée de sa mère, de sa meilleure amie et du conjoint d’Elf, Yoli tente de convaincre sa sœur de renoncer à l’idée d’aller rejoindre leur père et leur cousine, qui se sont tous deux enlevés la vie. L’amour que les deux sœurs se vouent mutuellement est renforcé par l’expérience commune d’une enfance hors du temps, même si Yoli a conservé une naïveté qu’Elfrieda, enfant précoce, n’a jamais connue : « Elf m’a racontée que le poète Shelley, après s’être noyé, a été incinéré là, sur la plage, mais que son cœur n’a pas brûlé, alors sa femme, Mary, l’a gardé dans un petit sac en soie sur le bureau. Je lui ai demandé s’il avait commencé à pourrir et à puer, mais elle a répondu non, il s’était calcifié, comme un crâne, et, en réalité, c’était seulement les restes de son cœur. Je lui ai dit que je ferais la même chose pour elle, que je garderais son cœur avec moi sur mon bureau ou dans mon sac de sport ou dans mon étui à crayons, dans un endroit très sûr en tout cas, et elle a ri et m’a fait un câlin et m’a dit que c’était mignon mais que c’était surtout une chose romantique qu’on faisait entre amants. »

Douleur et incompréhension

La force de Pauvres petits chagrins réside en ce qu’il réussit à aborder la question du suicide sans tomber dans les opinions tranchées. Chaque personnage a ses convictions, basées sur la perte d’un être cher ou acquises à force de côtoyer Elf, même si personne ne parvient réellement à comprendre celle-ci. Yoli presse sa sœur de rester en vie pour faire plaisir à ceux qui l’entourent; Nic, le conjoint d’Elf, croit qu’une médication adéquate pourra la sauver; et Lottie, la mère de la famille, est dépassé par les événements et n’a que son amour inconditionnel à offrir. Mais Yoli en viendra à considérer le point de vue de sa sœur et, à défaut de d’accepter ou même de comprendre ce désir d’en finir, elle tentera d’offrir à cette dernière une fin de vie un peu plus digne. Mais parviendra-t-elle vraiment à s’y résoudre?

Les personnages de Pauvres petits chagrins sont touchants d’humanité. On croit à leur résilience comme à leurs faiblesses, et les moments de lumière qui jaillissent çà et là – grâce, notamment, à l’humour et au sens de l’autodérision de la narratrice – ne trahissent en rien l’ampleur du drame qui se joue au sein de cette famille. Le roman gravite autour d’Elfrieda, mais elle n’a pas souvent droit de parole, ce qui ne l’empêche pas d’hanter le texte, et Yoli dans un même temps, de sa douleur sourde.

Par contre, malgré une écriture d’une grande fluidité – fluidité assurée par l’intégration des dialogues à même le texte –, le roman souffre de quelques longueurs et de répétitions qui rendent l’entreprise un peu lourde. À mesure que les pages s’accumulent, les retours en arrière sont de moins en moins nombreux, eux qui pourtant aident à briser la monotonie du quotidien des personnages. Les innombrables allers-retours à l’hôpital, les textos qui se ressemblent tous de Yoli à ses enfants et à son ex-mari, cette manie qu’elle a de ressasser toujours les mêmes regrets font que le récit paraît parfois faire du surplace. Dans une même journée, toutes les actions sont décrites, ce qui donne parfois l’impression que la narratrice se lève aux aurores et se couche vers quatre heures du matin tant elle est occupée. Si on ouvre le roman après quelques jours de pause, il est impossible de se souvenir s’il s’agit de la trois, quatre ou cinquième journée passée au chevet d’Elf, ce qui ne change pas grand-chose au final, puisque ces moments ne se distinguent que par la teneur des pensées de la narratrice.

Malgré son rythme un peu lent, Pauvres petits chagrins de Miriam Toews est un roman émouvant qui parvient à aborder la question du suicide de façon sensible et nuancée. Les personnages, et en particulier les femmes, sont vrais et loyaux, et ils sont habités par des convictions pour lesquelles ils sont prêts à lutter, dussent-ils sombrer à leur tour. Surtout, l’écriture de Toews, qui est ici traduite par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, se colle au cours des pensées de la narratrice pour mieux refléter l’oralité et l’empathie qui distinguent son discours. Il s’agit sans contredit d’un roman d’une grande intelligence qui ouvre la porte à bien des questionnements.

Chloé Leduc-Bélanger

Pauvres petits chagrins, Miriam Toews, une traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 2015.