À une ère où l’exploitation humaine frôle le sadisme, rien de bien surprenant à voir un livre porter le flambeau du diable. Le dernier livre de l’auteur Patrick Mosconi, On ne joue pas avec le diable, pousse la réflexion à savoir si tout s’achète. Malgré une vague impression de déjà-vu avec le film Proposition indécente en 1993, ma lecture a tout de même été appréciée.

L’auteur tire parti du jeu psychologique que joue son personnage central, Michael Turner, homme d’affaires immoral et sans âme, auprès de Rachid, son chauffeur désigné lors de rencontres pour le moins sournoises.

« Turner, le client que je dois trimbaler dans les casinos, est un mec cool et même amical avec moi. En vérité, personne m’a jamais manqué de respect, ces gens-là savent se tenir devant le p’tit personnel, ça se joue ailleurs, le mépris, tu le sens te coller à la peau sans comprendre comment il te salit. Ils peuvent même se permettre de se montrer minables, bourrés ou défoncés, une bite dans la bouche ou dans la chatte, sans te faire oublier qu’ils restent du bon côté du manche et que t’es à leur service, point barre! »

Rachid a joué le jeu jusqu’à tout récemment, mais son amour pour Elena vient contrebalancer la donne. Il lui parle de sa relation avec Michael et de son rôle dans le jeu de séduction de celui-ci. Elena est outrée, mais attirée malgré elle par l’arnaque de Turner auprès des femmes. Comédienne, elle se croit à la hauteur du personnage et propose à Rachid de surprendre Michael à son propre jeu. Mais qui peut jouer contre le diable?

Qui s’y frotte s’y pique

L’arnaque semble amusante, intense et profitable; Elena désire être la prochaine « victime » de Turner. Rachid tente de l’en dissuader, affirmant que Turner est un joueur hors pair et qu’il saura renifler la supercherie.

« Turner a pour habitude de choisir une proie – une belle femme intègre et sérieuse, mariée ou non – qu’il charme par son esprit, sa culture et le décor luxueux dans lequel il évolue. Il la manipule jusqu’à l’ensorceler au point de lui faire lâcher tout pour le suivre et, toujours en fin de périple, qu’elle cède à ses lubies sexuelles. »

Elena ne cède pas aux avertissements de Rachid. A-t-elle le talent nécessaire pour envoûter Turner? Elle se lance dans ce pari comme une écolière imprudente et naïve. La perversité des sentiments est un jeu dangereux. La puissance de Turner va au-delà du simple jeu sexuel; il n’hésite pas à jouer ses relations, à jouer sa vie, à jouer pour gagner. Il flaire tout manque d’honnêteté.

Lorsqu’il comprendra le jeu d’Elena, il usera de ses cartes machiavéliques; l’amour de Rachid et Elena sera mis à l’épreuve. Ils devront payer leur infidélité envers Turner. Quel prix peut bien avoir la paix avec le diable?

Regard sur l’âme

Afin de mieux situer le lecteur, Patrick Mosconi a repêché un quatrième personnage, un inspecteur de police qui décrit la situation d’un œil extérieur. L’agent est obnubilé par Turner depuis des années.

« Outre mon admiration pour ses dons de joueur, j’ai bien conscience que l’étrange fascination que cet homme a sur moi vient surtout de mon incapacité à affronter ma part d’ombre. Comme s’il était le miroir apaisant de mon opacité rendue acceptable parce que dérisoire par rapport à la sienne. »

Le diable Turner investit les faiblesses de chacun des personnages; il joue avec la cupidité de Rachid, l’amour-propre d’Elena et la fascination de l’inspecteur.

« Turner est dépravé (dans le sens hors de la réalité) au point de ne pouvoir imaginer en quoi son comportement peut détruire la vie des autres ou pire, la nier. Pour lui, tout le monde joue et, comme au poker, l’important n’est pas d’avoir de bonnes ou de mauvaises cartes, l’important c’est de savoir quoi en faire, pour vaincre. »

Le diable n’a point d’âme. Il ne perd jamais. Il joue sa vie, mais la mort fait également partie de lui. Pions de faible mesure, Rachid et Elena sont en échec devant lui. Il le sait. Et si Elena a cru un instant pouvoir toucher Turner par le cœur, elle a vite perdu à l’échange.

« Elle repense à ce que son père lui avait assuré à la suite d’un petit chagrin : ” Si tu veux savoir ce que l’autre ressent pour toi, questionne-toi sur tes propres sentiments à son égard. Et tu verras que, quels qu’ils soient, ils seront de même nature que ceux de l’autre. Toujours, excepté chez les fous, bien entendu! ” »

Mais les sentiments peuvent-ils être quand on joue sa vie, sa mort, son âme? Le diable n’est-il pas déjà mort et incinéré, froid d’amertume et incapable de ressentir? On ne peut l’atteindre ni du cul ni du cœur. Il se consume.

On ne joue pas avec le diable est intéressant par sa psychologie audacieuse, bien que l’histoire ne m’ait pas subjuguée. Les rebondissements permettent au lecteur de s’accrocher à l’histoire, mais j’avoue humblement que le diable est redondant dans son personnage calqué sur d’autres récits. J’aurais aimé être davantage surprise par les personnages et frappée par la suite des événements. La fin est quelque peu prévisible, mais l’écriture demeure attrayante. Somme toute, une belle lecture.

Élizabeth Bigras-Ouimet

On ne joue pas avec le diable, Patrick Mosconi, Édition Calmann-Lévy, 2015.