Lorsqu’on trouve un artefact, on peut être fasciné par sa régularité incomplète. Ce morceau s’emboîte dans un organisme plus grand. On formule une hypothèse sur l’espace-temps technique qui l’a produit. Puis, lorsqu’on se retrouve devant le système duquel l’artefact est le chaînon manquant, c’est la subjectivité de notre réflexion qui devient un objet fascinant. L’artiste interdisciplinaire Patrick Bernatchez nous a conduit à nous questionner sur l’artefact en présentant une performance dans le cadre de la Nocturne du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) se déroulant le vendredi 13 novembre dernier.

Un public de tous les âges, dont des familles avec enfants, s’était réuni pour écouter la prestation musicale qui s’apparente au minimalisme. À l’aide d’une console, l’artiste a fait jouer simultanément huit vinyles des variations de Goldberg, interprétées par le pianiste Glenn Gould. À travers la répétition de la séquence, l’artiste modifiait progressivement le son du piano afin que « ça ressemble à tout sauf à un piano », et ajoutait d’autres vinyles avec d’autres mélodies.

Les huit premiers vinyles ont été créés dans l’idée que la mélodie tourne en boucles de 1.8 seconde, m’a expliqué l’artiste. Ainsi, ils finissent toujours par se suivre. « Ça, c’est moi qui voulais ça », m’a-t-il répondu quand je lui ai demandé pourquoi il avait besoin d’autant de tables tournantes.

Huit tables tournantes produisent huit « couches » de son, ce qui installe une amplitude sonore à l’intérieur de laquelle l’artiste peut introduire de nouveaux éléments. La console ne sert qu’à assurer les transitions pour que ce soit agréable à l’oreille.

Crédit: René-Maxime Parent

Crédit: René-Maxime Parent

Lost in Time (2009-2015)

« Ses deux cycles d’œuvre ont requis de nombreuses années d’élaboration et aucun n’a de fin nettement définie puisque l’artiste a laissé des ouvertures qui lui permettent de faire avancer le projet à tout moment », peut-on lire à l’ouverture de l’exposition Les Temps inachevés. La salle située au fond du deuxième étage du MAC abrite deux étapes du parcours de l’artiste Patrick Bernatchez : Lost in Time (2009-2015) et Chrysalides (2006-2013).

Au fond de la salle, on projette une vidéo d’art relativement longue. Il s’agit d’un cavalier noir aux allures futuristes qui parcourt un désert blanc avec sa monture. On suppose que si les deux personnages sont casqués, c’est pour assurer leur apport en oxygène.

Crédit: René-Maxime Parent

Crédit: René-Maxime Parent

En parallèle, un bloc de glace fond dans une chambre aseptisée digne d’un lieu de science-fiction. Ces deux espaces comme les deux personnages – le cavalier et sa jument – sont liés par la mort et la renaissance. L’atemporalité de ces scènes nous imprègne. L’ambiance sonore ajoute à l’effet déboussolé de suspension.

La science-fiction n’est-elle pas une fuite ?

Devant le constat de notre dépendance à l’ère industrielle, au moteur à explosion et à l’industrie pétrochimique, le moyen de s’en sortir ne se trouve-t-il pas au-delà de cette ère ?

Doit-on puiser les ressources d’une éventuelle renaissance dans un passé lointain ?

Patrick Bernatchez ne répond pas à ces questions. Il décompose plutôt son film morceau par morceau : photographies du héros, inspirations musicales en de multiples postes d’écoute et projecteur miniature.

Traversant un couloir sombre, notre attention se rive sur l’objet brillant qui s’y trouve. On peut contempler l’artefact du film. La montre BW mesure les millénaires : sa seule aiguille met mille ans à faire un tour complet. Le héros trouve ce repère étrange sur la neige.

Chrysalides (2006-2013)

Au milieu d’une longue série de croquis macabres, la trilogie de vidéo d’art qui porte sur l’immeuble Fashion Plaza me semble être l’œuvre incontournable de cette exposition. Il s’agit d’un contrepoint cinématographique et figuratif des façades d’une manufacture parmi celles qui dorment d’un seul œil dans les quartiers industriels de Montréal.

I Feel Cold Today nous montre l’intérieur d’un bureau vintage balayé par le vent et les flocons de neige soufflés par les fenêtres ouvertes. La caméra de Chrysalide cerne un conducteur assis dans une voiture BMW qui se remplit d’eau. 13 relie par un travelling vertical la tempête de neige qui bloque la porte de l’étage du haut à la BMW qui se vide par une fenêtre dans le stationnement sous-terrain. Les mouvements de caméra et la trame sonore ajoutent à l’effet de suspension.

Je partageais le banc avec deux jeunes dans la salle obscure. Le rire du garçon a interrompu mon immersion. Ma montre m’indiquait que ça faisait trois heures que j’errais dans cette exposition. Ce qu’il voyait à l’écran lui semblait sûrement insignifiant parce que la vidéo ne reproduisait pas les codes des superproductions qu’il a l’habitude de contempler au cinéma. Son rire sonnait comme une réaction de réconfort face à l’inconnu et de protection auprès de sa date qui lui répondait d’un sourire.

Vers le vestiaire, un DJ mixait de la musique électronique dans le hall circulaire. Le public de tous les âges, dont les familles avec enfants, avait cédé sa place à une masse jeune et homogène.

– René-Maxime Parent