Parti pour Croatan est une suite de chapitres plus ou moins courts touchant une foule de sujets (l’écriture, les médias, le néolibéralisme, la cuisine, etc.) et relevant de formes variées (extraits de romans, synopsis de film, chronique, confession, hommage, anecdotes, etc.). C’est l’occasion de plonger dans l’esprit d’un écrivain qui cherche à vivre de sa plume sans toutefois se soumettre aux exigences du marché, d’un homme qui lutte contre l’uniformisation du monde moderne, d’un pirate rêvant à l’autonomie, à la liberté, là où on ne parle plus que de sécurité. Le tout est porté par la voix « white-trash bayou » et « Kentucky style » de Vézina.

« L’Histoire veut que Croatan soit le nom donné à La colonie perdue, au milieu du XVIe siècle, dans ce qui allait devenir les États-Unis. Des colons anglais auraient été laissés sur l’île de Roanoke, en face de ce qui correspond aujourd’hui à la Caroline du Nord. Quelques années plus tard, lorsqu’une flotte anglaise revient sur les lieux, l’équipage ne trouve plus, des colons laissés là, qu’une petite inscription sur un tronc : Gone to Croatan. »

Le mystère plane toujours sur le destin de ces colons, et Croatan a, avec le temps, acquis un statut mythique; Croatan, c’est l’ailleurs tant cherché par Rimbaud et Baudelaire; c’est la route, pour Kerouac; c’est Walden, pour Thoreau; c’est la « zone autonome temporaire » d’Hakim Bey. Croatan, c’est un lieu en marge de la civilisation, où l’on peut échapper une fois pour toutes à la tyrannie pour vivre dans l’autonomie. En gros, c’est la liberté perdue par l’homme moderne qui ne peut plus échapper à l’État, la police, la bureaucratie, les agences de renseignements, etc.

Vézina s’installe avec sa roulotte dans son Croatan à lui, quelque part dans les environs de Lac-Mégantic, espérant échapper pour quelque temps à la folie du monde moderne. C’est dans ce cadre que l’auteur, entre deux tâches manuelles, réfléchit sur l’écriture, la culture, le monde contemporain et la vie en général. Trois axes orientent sa pensée : d’abord, l’anarchisme, qui transparaît dans sa méfiance envers les institutions et les élites, tout comme dans son rêve de mettre sur pied, loin dans le bois, un « centre d’engagement créatif » autogéré; ensuite, le libertarisme, omniprésent dans son désir de liberté et d’autonomie, « de dépendre le moins possible » du monde; enfin, la contre-culture, dont l’hédonisme et le goût de l’excès imbibent presque chaque page.

Ces trois axes convergent dans la figure du pirate, à laquelle Vézina semble s’identifier. Le pirate représente, pour lui, l’homme libéré des chaînes de la société : voguant là où il l’entend, il pille les navires des riches et ne se soucie de rien d’autre que de vivre, sans avoir de comptes à rendre à un roi ou un patron. Seulement, et on le remarque dans ses charges contre les médias, les institutions culturelles et le néolibéralisme, il devient de plus en plus difficile de sortir du monde : on peut toujours s’en écarter, mais jamais vraiment le quitter. L’artiste représente une sorte de cristallisation de la condition moderne : il dépend du monde qu’il rejette, auquel il doit malgré tout se soumettre s’il veut gagner sa vie. Il doit s’empêtrer à travers demandes de financement et boulots alimentaires sans oublier de trouver du temps pour créer. Cette dépendance engendre une grande colère contre le monde et ses acteurs :

Je voudrais boire jusqu’à ne plus savoir lire tellement ce que je trouve dans les plumes de mes contemporains me donne le goût de vomir, tellement ce que je trouve dans les images de mon temps me donne le goût de chier, tellement ce que j’entends dans les bruits de nos ordinateurs créateurs me donne envie de devenir sourd et de vaciller. »

Tout le livre est traversé par cette tension entre intégrité et hypocrisie, entre résistance et collaboration; afin de se distancier de ce monde qu’il déteste, incarné dans la figure du gars « straight », Vézina surenchérit sur sa propre marginalité, donnant parfois l’impression de vouloir prouver quelque chose, ce qui à la longue devient agaçant.

Il tire dans tous les sens, et pas toujours avec succès. De nombreux passages n’ont qu’un intérêt mitigé, comme celui à propos de la Charte des valeurs et de la religion ou les multiples charges assez convenues contre le « système ». En s’affirmant « CONTRE TOUTE religion », en proclamant son dégoût de la société du spectacle, il ne fait que répéter des opinions qu’on a déjà entendues maintes fois; il manque à certaines pages de ces carnets une réflexion en profondeur, qui permettrait à l’auteur d’outrepasser les lieux communs.

Par contre, les passages où il est question d’écriture sont plus intéressants. Vézina essaie de se situer dans le paysage littéraire québécois, lui qui est à la fois éditeur, auteur, chroniqueur et scénariste. Il délaisse la chronique polémique pour la rédaction intime de carnets, tâche qui finit par prendre le pas sur l’écriture fictionnelle, laissant en plan de nombreux projets romanesques ou cinématographiques qui continuent malgré tout d’occuper son esprit. Sans cesse tiraillé entre la fiction et le documentaire, entre l’écriture et la vie, entre la pensée et l’évasion, il dresse à travers ces pages le portrait d’un révolutionnaire fatigué qui, désormais, ne désire plus que partir pour Croatan.

– Antonin Marquis

Parti pour Croatan, Carnets 2013, Michel Vézina, Éditions Somme toute, Montréal, 2014, 237 p.