Photo : John Londoño

Vendredi soir avait lieu le spectacle de Jean-Michel Blais, premier de la série Papier + Piano + Vidéo présentée à la Salle André-Mathieu. Trois jours de festivité sous le thème pianistique et vidéographique.

Celui qui avait attiré l’attention, au début de sa non carrière, de l’auteur et metteur en scène Robert Lepage a brisé la glace en s’exclamant « Bonsoir Laval! Pour ceux qui ont vu l’article dans le Métro, je réalise que je n’ai pas le meilleur vocabulaire lorsque je m’emballe : Laval c’t’une gang de fuckés! » Il faisait entre autres référence au spectacle présenté l’année précédente à l’ANNEXE3 de la Salle André-Mathieu. Le piano avait été placé au milieu de la pièce, alors que le public prenait place tout autour. Ceux qui étaient présents s’en souviendront comme étant un moment où les souffles suspendus s’amalgamaient à un ahurissement collectif. Il a poursuivi en affirmant que le concept de jouer de la musique pour des films l’avait toujours attiré, c’est donc avec grand enthousiasme qu’il avait adhéré à la proposition faite par Steve Marcoux, programmateur chez [Co]Motion.

La salle, qui avait bonifié son acoustique lors de rénovations majeures en 2016, était toute désignée pour accueillir le pianiste. L’instrument à queue trônait au milieu de la scène sous une immense toile à projections.

La pièce Rose a magnifiquement bien ouvert la vase qui allait être conduite pour la prochaine heure et demi. Mélodie saupoudrant l’impression forte d’un film tourné en Super 8, qui mettrait en vedette des scènes familiales banales ou des souvenirs de vacances à la plage.

Lorsque Blais s’est exclamé « Quand c’est du classique on ne sait pas trop quand respirer. Vous avez eu grosse semaine, si vous voulez piquer un petit somme vous êtes les bienvenus. » L’hilarité a gagné le public. Puis il a poursuivi « Les enfants qui pleurent, pour moi, c’est une musique inspirante. Pour ceux qui sont familiers avec ma musique, il y a toujours de ce genre de sons dedans. ». Il utilise, par exemple, des bruits de klaxon ou des bribes de conversation qu’il dissimule à travers ses morceaux. Le tout rajoute un élément familier à ses compositions, auquel le mélomane se raccroche avec joie.

Alors qu’il interprétait la pièce Igloo (inspirée de la chanson du même titre de Safia Nolin), les images de ses doigts jouant d’un mini clavier plâtré à l’intérieur du ventre du piano étaient projetées en simultané et se juxtaposaient aux dessins semblant s’extraire d’un spirographe. Ces derniers imaginés et créés par Louis-Robert Bouchard, VJ invité de la soirée.

Pour moi, il règne dans la plupart des cimetières, un magnétisme angoissant et spectral, mais si éblouissant et réconfortant à la fois. L’atmosphère y véhicule d’elle-même des souvenirs transcendants, mais épeurants par moments, qui s’accompagnent d’une odeur de terre humide et de mousses en formation. La pièce Outsiders transportait cette émotion bipolaire, en pointe de délice suffocant. Ma sœur, qui m’accompagnait, s’est retournée vers moi en s’essuyant une larme. « Ouf, c’était intense ».

Jean-Michel Blais, qui n’en manquait pas une, s’est écrié « Depuis que l’autre s’est fait pogner tantôt, vous avez peur d’applaudir avant la fin. Je me suis dit que vous l’aviez trouvé poche celle-là. » Laissant encore une fois le public dans un esclaffement généralisé.

Rendu à la sublime pièce Blind, l’artiste expliquait qu’il se faisait souvent poser la question à savoir d’où venait le titre de celle-ci, « vous ne pouvez pas vraiment le savoir, parce que ce n’est pas clair! ». Il a continué en développant qu’il avait écouté une entrevue avec David Attenborough, la voix derrière la fabuleuse série Planet Earth (leur Charles Tisseyre à eux), où on lui avait demandé s’il croyait en Dieu. Il avait alors rétorqué qu’il était agnostique. En expliquant la raison, Attenborough avait fait un parallèle avec les termites, qui sont toutes aveugles. Pour entendre l’entrevue complète c’est par ici.

La pièce a été jouée dans son intégralité, la laissant évoluer à travers près de cinq changements de tonalité. La première modulation a créé un portail de strates électro et ma sœur, dans un murmure, en s’adressant au creux de mon oreille « Tout d’un coup, on est dans Stranger Things. Tout d’un coup il va y avoir des petits mousses blanches partout. ». Et c’était exactement ça. Un voyage astral impromptu à travers l’inattendu.

Pour la pièce titre de son plus récent album, Dans ma main, Blais nous informait que l’un des poèmes de (Hector de) Saint-Denys Garneau avait été sa source d’inspiration. Souple dans les coins, un amalgame d’émotions jaillit de la mélodie. Quelque part ou partout entre l’équilibre des certitudes, la tristesse noircie, l’achèvement d’une étape ou le début d’une autre, des interrogations philosophiques et l’impression d’être dans une course contre soi-même.

Heartbeat Away marquait la presque fin du concert et c’est avec beaucoup de ferveur que le public a accueilli les séquences de la populaire chanson When I Need You. Très habile de sa part que de rallier le populaire au classique. En tout cas, il s’agit d’une merveilleuse façon de démocratiser ce style musical, parfois boudé et inhospitalier.

En fait, c’est précisément à cause de son humanité et de cette manière qu’il a de rendre accessible chacune de ses notes et chacune de ses interactions que Jean-Michel charme autant. Il possède un charisme qui se traduit par une humilité transperçante et chaleureuse. Certes son post-classicisme minimaliste apaise, mais son érudition n’est en aucun cas une barrière à la compréhension et à l’appréciation de sa musique. L’ajout de touches électroniques et populaires fonctionne et apporte couleurs et textures au travail de Blais. Nul doute que son œuvre vieillira de merveilleuse manière.

Chapeau, c’était magnifique! 

– Audrée Loiselle

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