Le quatrième roman de Geneviève Drolet, Panik, fait partie de cette catégorie de livres que j’adore : celle des coups de cœur inattendus. Le roman nous transporte au Nunavut, à Igloolik, où Dorothée, une adolescente à problèmes, est envoyée contre son gré par son père. Sur place, pour prendre soin d’elle, un Blanc qu’elle surnomme le Yéti, véritable géant aux manières rustres et à l’antre plus que crasseux. Tout autour, du blanc, du blanc et encore du blanc, et un petit village où cohabitent Blancs et Inuit. Dorothée et le Yéti cachent chacun des blessures qui se préciseront au fil du roman jusqu’aux révélations finales, le tout sur fond d’enquête et d’apprivoisement mutuel.

Roman d’adolescence, donc, et qui a l’intérêt d’être campé dans une culture largement méconnue des gens du « Sud » que l’auteure a pu découvrir lors de séjours à Igloolik. Pour la narratrice, c’est un véritable choc culturel, mais le combo jeunesse-curiosité-ennui la pousse à laisser tomber ses réticences et à s’intéresser aux Inuit et aux enjeux auxquels ils font face. Elle se lie d’amitié avec une jeune de 10 ans qui l’aide à découvrir le secret du Yéti, et se prend d’affection pour sa surveillante de classe, une anglophone qu’elle méprise d’abord pour ses robes en faux léopard et son improbable nom – Barbie Nunn (« Savais-tu qu’en français, ton nom veut dire Barbie Plote? ») Surtout, après n’avoir connu que des parents distants et des amitiés superficielles, Dorothée rencontre pour la première fois des gens qui n’attendent rien d’elle et à qui elle n’a rien à prouver.

Chez Drolet, l’écriture est mobile et suit les pensées de la narratrice, ses traits d’humour, ses coups de gueule, ses hésitations devant des souvenirs qu’elle se répugne à nommer. Aux longues tirades issues du monologue intérieur de Dorothée se superposent des conversations à bâtons rompus, alors que personne ne désire dire ce qu’il pense réellement, et de mystérieuses scènes qui s’éclaircissent au fil du récit. Il y a un côté assurément trash aux aventures de Dorothée, qui est amenée à côtoyer des animaux morts, des systèmes d’égouts déficients ou encore une misère sociale qui lui semble inéluctable. Dans sa bouche s’alignent jurons et expression colorées, mais aussi comparaisons imagées qui soulignent le caractère saugrenu de certaines situations :

« Je n’ai pas eu le temps de me déshabiller, je l’ai suivi jusqu’au gymnase de l’école primaire où avait lieu la fête et là j’ai découvert que les Esquimaux n’avaient pas trop le sens de l’ambiance surtout à cause des néons qui éclairaient les gens en manteaux d’hiver les boîtes de carton ouvertes et installées de façon à protéger le plancher brun plein de lignes de toutes les couleurs les corps d’animaux sur le carton dont quelques phoques l’abdomen dézippé les poissons qui ressemblaient à des saumons et les marmites remplies de viande bouillie, grise. »

La combinaison d’une écriture singulière, d’une histoire étonnante et d’une intrigue menée de main de maître fait de ce roman un formidable moment de lecture. On entre de plein pied dans le quotidien d’une culture fascinante, mais également dans celui d’une petite peste qui se révèle être bien plus attachante qu’elle ne veut bien l’admettre, et dont les pitreries traduisent une profonde volonté d’être estimée. Si on y ajoute les descriptions du Grand Nord, de ses paysages éblouissants et des drames humains qui s’y jouent, on a là tous les ingrédients pour un roman unique en son genre et surtout, fort réussi.

Chloé Leduc-Bélanger

Panik, Geneviève Drolet, Tête première, 2015.