Quatrième recueil de poésie d’Isabelle Gaudet-Labine, Pangée propose une exploration de la fragmentation, depuis les failles et les abîmes jusqu’au morcellement du corps, dans le but de recréer l’unité, de trouver le mode de fonctionnement de l’Être. Trois lectures plus tard, je ne suis pas beaucoup plus avancée dans ma compréhension de l’oeuvre, au contraire; par le fractionnement formel auquel s’adonne Gaudet-Labine, c’est tout son propos qui se retrouve dispersé. Difficile d’en recoller les quelques morceaux encore identifiables.

La Pangée est ce supercontinent qui regroupait en un seul bloc toutes les terres immergées. Mot évocateur s’il en est un, il promet des histoires de dérives, de collisions et d’unions aussi intenses qu’inextricables. Mais ce que la Pangée de Gaudet-Labine offre plutôt, ce sont des fragments de mémoire, des dialogues épars et des réflexions interrompues. On y retrouve certes quelques pensées sur les mots, qu’on habite et dont l’absence signifie l’errance. « Tout a été dit. Nous sommes sans adresse. » Ailleurs : « Le langage a tenu. Tu comprends. » Le langage serait donc le gage de l’unité, le ciment qui permet de souder les êtres en soi et entre eux. Pour se trouver, il incombe donc à la poète de trouver sa langue, ce à quoi elle s’attelle : « J’enfante un langage souterrain. » Il ne lui reste qu’à « rassemble[r] les mondes », ce qui, on le comprendra avec l’épilogue, signifie se réapproprier son corps.

Mais comme je l’écrivais plus haut, la forme éclatée du recueil rend difficile la reconstitution du parcours de la voix poétique. Divisé en neuf parties, Pangée débute dans l’enfance, se transpose à Toronto, puis se morcelle dans un dialogue entre caractères en italique et en romain. Chaque section semble annoncer la suivante et pourtant, on n’y retrouve aucun écho de ce qui a déjà été établi. Plus loin, un autre dialogue, celui-là présenté avec tirets initiaux, introduit un interlocuteur inconnu, peut-être l’autre moitié de ce « chagrin d’amour », alors que la section « Lettre aux abîmes » comporte des numéros de page incohérents qui ne font que parasiter la lecture.

Vous aurez compris que Pangée est un recueil où on trouve des fragments de tout genre. C’est à croire que la poète a voulu explorer toutes les avenues formelles possibles. C’est aussi vrai en ce qui a trait au propos. On passe de l’image-choc (« Somalienne mon ventre bombe de faim demain du clan qui m’aura violée ») à la détresse personnelle (« Sutures,/ venez-vous encore de me laisser vivante? ») pour terminer par l’espoir qui réside dans l’autre (les étoiles ne tombent pas // pendant que tu m’étreins. ») Oui, il y a de magnifiques vers dans ce recueil, mais l’incongruité de leur agencement coupe toute tentative de les laisser se poser, s’approfondir.

Je referme Pangée pour une dernière fois et me demande ce qui me restera de la lecture de ce recueil. L’impression d’un rendez-vous manqué, assurément, mais peut-être aussi le sentiment d’une oeuvre inachevée, d’une dérive dans le propos, à l’image de ces continents qui s’éloignent tranquillement et ne se rejoignent plus.

Chloé Leduc-Bélanger

Pangée, Isabelle Gaudet-Labine, La Peuplade, 2014.