Une chose est claire, la jeune compagnie hybris.theatre ne fait pas dans la dentelle. «Rechercher, Résister, Refuser», voilà le crédo de la compagnie, mise sur pied en 2010. Avec la pièce Orphée Revolver, présentée au Théâtre Sainte-Catherine, la résistance se situe au confluent d’une multitude de voix et de corps. C’est la marginalité qui exige sa plateforme. C’est la démesure comme seul moteur de changement envisageable.

Mais rappelons-nous tout d’abord du mythe. Musicien hors-pair, aède aux mille charmes, Orphée séduit tout sur son passage grâce à l’envoûtante mélodie de sa lyre. Lorsque sa femme, Eurydice, est mordue au pied par une vipère, on l’envoie directement aux Enfers. Orphée envoûte le chien à trois têtes geôlier de sa maîtresse. Tombant sous le charme, le chien libère Eurydice, mais sous une seule condition : qu’Orphée, en chemin vers le monde des vivants, ne se retourne pas vers elle. Celui-ci, trop tenté, se retourne pour admirer sa femme et, du même coup, la fait disparaître.

Et si Eurydice avait souhaité rester dans les Enfers ? Et si la souffrance de la mort était plus facile à supporter qu’une vie de subordination devant un homme dont la tête enfle un peu plus à chaque note jouée? À travers la figure d’Eurydice, c’est toute une tradition de domination masculine et de patriarcat mal placé qu’on illustre et qu’on dénonce haut et (très) fort.

Quatre comédiennes (Mylène Bergeron, Mykalle Bielinski, Marie-Eve de Courcy et Danièle Simon) incarnent Eurydice sur une scène épurée. Seuls quelques mobiles en forme de balles de fusil pendent du plafond. On remarque rapidement qu’Eurydice, comme telle, n’est qu’évoquée. Le mythe se pose comme genèse d’une tradition sociale et littéraire marquée par les relations de pouvoir. Sur scène, une multitude de fortes personnalités féminines sont convoquées: Valérie Solanas, déchue, qui apprend par une admiratrice de son SCUM manifesto la mort définitive d’Andy Warhol; Camille Claudel, délirante. Des personnalités bien campées par les comédiennes, dont la variabilité des niveaux de jeu (exagérément emphatique ou étrangement posé) exprime bien l’ouverture d’esprit dont doit faire preuve le spectateur.

Cette mosaïque des discours, bien qu’éloquente, tend à s’évaporer dans les couches de sens. Les «scènes» sont nécessairement reliées par un propos général, mais on ne comprend pas toujours comment, ou ce que signifient les transitions. Se côtoient formules mathématiques, citations d’ouvrages théoriques et extraits de romans, dont les significations échappent parfois. Les cinq comédiens (notons la seule présence masculine sur scène, celle de Luc Chandonnet, qui s’inscrit à merveille dans la dénonciation d’une misogynie presque pathologique dont il aurait pu être le fier porteur) sont néanmoins envahis d’une énergie et une rage contagieuses. La mise en scène de Philippe Dumaine est d’une telle épuration que comédiens et public se regardent pratiquement en chiens de faïence.

Un théâtre de déconstruction, qui va dans tous les sens. L’expérience de spectateur est inconfortable. Mais le bricolage des discours entreprit par hybris.theatre relève, selon moi, d’une subversion nécessaire. Pour bousculer les relations de pouvoir, s’opposer, aussi, à une institutionnalisation du théâtre qui cherche à toujours polir la représentation, à conforter le spectateur. Ne pas le choquer. Ne surtout pas le faire réfléchir. Dans cet ordre d’idée, l’ambitieuse création d’hybris.théâtre me semble nécessaire pour renverser un monde qui, surtout de nos jours, dérape dans l’insouciance.

– Émie Morin

Jusqu’au 17 novembre au Théâtre Sainte-Catherine (264, rue Saint-Catherine Ouest)