Après avoir lu et beaucoup aimé Antioche, j’ai plongé dans le texte de la pièce Nyotaimori de Sarah Berthiaume avec un plaisir renouvelé. Avec une bonne dose d’humour, mais surtout beaucoup de lucidité et d’à-propos, l’auteure met en scène, dans un décor à aire ouverte, des travailleurs de différents horizons confrontés à leur choix de carrière. On y trouve encore une fois des répliques mordantes et des personnages authentiques, allumés et souvent révoltés, cherchant à fuir leur quotidien, à trouver une porte de sortie.

Du travail autonome au travail à la chaîne

Maude est une pigiste, journaliste, recherchiste, rédactrice, name it. Elle a autant d’onglets ouverts sur son ordinateur que de projets différents. Elle prépare un dossier intitulé « Curriculum des possibles : regards croisés sur les métiers d’avenir », ce qui l’amène à rencontrer divers types d’employés, du créatif à la directrice-conseil, alias la « party pooper », auxquels elle pose la question suivante : le travail peut-il être un espace de liberté ?

Alors que l’on pourrait penser qu’il n’y a que les ouvriers exploités dans des usines qui sont traitées comme des machines, ne servant qu’à produire vite et bien, le constat est que l’aliénation professionnelle prend plusieurs formes. Maude, qui est sa propre boss en tant que travailleuse autonome, ne semble d’ailleurs pas se sentir vraiment libre et affranchie de toutes contraintes, alors qu’elle se fait payer en visibilité pour se faire un nom, qu’elle croule sous le travail et la pression des dates de remise, qu’elle est sans cesse connectée et peut travailler de partout, même sur la route pendant ses vacances.

Mais alors, comment tracer la frontière entre la sphère professionnelle et personnelle ? Comment décrocher ?

Fuir le vide ou y plonger ?

Ayant du mal à résoudre son dilemme, jonglant entre ses responsabilités et sa vie de couple, les chants de sirènes de la procrastination l’appellent et elle sombre doucement :

« L’écran m’attire
C’est irrésistible
L’écran est un précipice
Un canyon
Un abîme
Dans lequel je ne peux pas ne pas plonger »

À partir de ce moment, le réel se met à s’effriter. Plus Maude est fatiguée et distraite de son mandat, plus le travail du rêve transforme l’intrigue. À l’image des contenus d’aujourd’hui, souvent interrompus par des publicités, des personnages popent dans l’intrigue comme Benny K. Anderson, un participant d’un concours abrutissant qui, pour gagner un véhicule, doit y coller sa bouche durant des heures. Basculant plus avant dans le surréalisme et l’onirisme, la pièce permet aussi la rencontre improbable de la couturière Priya Patel, ouvrière dans une usine en Inde qui a fabriqué le soutien-gorge Empowerbra porté par Maude, et de Hideaki Komatsu, un caresseur de voitures féru de toyotisme, mais en mal de contacts humains, qui a participé au montage du véhicule de la jeune femme. Réunis dans le même stationnement grâce à la magie de la fiction, les trois travailleurs semblent envier le sort des autres et vouloir échanger leur place. Maude finit même par rêver d’être une table, évoquant la pratique du nyotaimori où une femme étendue offre son corps nu comme support pour disposer des sushis :

Peut-être que la liberté, c’est d’être un échec, être complètement impuissante pis improductive, pas faire d’effort, pas choisir, arrêter de choisir, c’est tellement épuisant choisir, ostie qu’on choisit des affaires dans la vie, si on est malheureux, c’est toujours de notre faute, c’est parce qu’on a pas fait les bons choix, peut-être que la liberté, c’est de plus en avoir, de crisse de choix, d’être juste effouarée dans un sous-sol sans aucune espèce de possibilité, juste être un meuble, un meuble qui fait ce qu’il a à faire, c’est-à-dire juste, absolument, délicieusement rien. »

En fin de compte, cette scène finale où le personnage choisit l’inaction, le vide, rappelle surtout l’épuisement professionnel qui guette les employés acharnés. Nyotaimori ne glisse ainsi dans l’imaginaire que pour nous ramener en plein cœur des véritables problèmes de l’obsession de la performance et de l’image dans notre société. Bref, l’univers dramaturgique acidulé de Sarah Berthiaume offre une représentation particulièrement inventive des diverses conditions de travail, suscitant la réflexion sur la question de la conciliation de nos passions, de nos obligations et de nos obsessions.

Sarah Berthiaume, Nyotaimori, Les éditions de Ta Mère, Montréal, 2018.

– Marise Belletête

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