Mettre les pieds au Salon particulier, déjà, c’était une expérience. Dans ce lieu appartenant au scénographe et concepteur d’accessoires Cedric Lord, je me suis découvert un TDA. Incapable de me concentrer sur ce que mon amie essayait de me dire, mes yeux étaient trop occupés à se perdre dans la multitude d’objets qui composent ce décor éclectique. Le Salon particulier n’est pas facile à trouver. Il se situe dans le sous-sol de l’église au coin Bordeaux et Saint-Joseph et on y entre par une porte sur le côté, pas très éclairée… Mais une fois que vous y êtes, vous ne regrettez pas d’avoir cherché un peu.

Le choix de ce lieu pour présenter Notre histoire à nous, ça serait ça, dernière création de la jeune compagnie Samsara Théâtre, n’est pas un hasard. C’est un choix tout à fait sensé. Cette pièce constituée en fait de cinq courtes pièces de jeunes auteurs plonge le spectateur dans des univers complètement différents les uns des autres où se côtoient des personnages colorés, touchants, parfois troublants. Une pièce non-linéaire qui fait écho à ce lieu inhabituel et hétéroclite dans lequel elle est jouée.

Parmi les cinq textes joués, les quatre premiers étaient des commandes exécutées par Rebecca Déraspe, Jocelyn Roy, Mathieu Quesnel et Florence Longpré. La seule contrainte était de s’inspirer de la dynamique et des différences corporelles entre les deux comédiens, Debbie Lynch-White et Jean-François Guilbault. Que de plaisir cela a dû être pour ces auteurs d’écrire pour Debbie, une grande femme aux courbes prononcées et Jean-François, un petit homme à l’abondante chevelure frisée, deux acteurs au casting hors norme qui, réunis sur une même scène, donnent lieu à mille possibilités de duos improbables. Mais, bien que ces cinq morceaux théâtraux pourraient avoir une vie à eux-seuls puisque fondamentalement différents, il est intéressant de constater qu’il y a certaines constantes qui les unissent et qui permettent de voir Notre histoire à nous, ce serait ça comme une seule œuvre, bien construite, avec une identité qui lui est propre. Cette constante, c’est la difficulté d’adaptation de ces personnage dont le corps, bien souvent, devient objet de marginalisation. Et aussi cette idée de la mort comme ultime solution pour les mésadaptés sociaux, mais toujours livrée avec humour et ironie, sans lourdeur, jamais de manière assommante.

2Dans « Bonne fête pis adieu » de Déraspe, Debbie joue Marie-Ève, femme désagréable qui s’isole dans sa corpulence, dans sa laideur et son désespoir et qui se voit offrir la mort comme cadeau d’anniversaire par ses collègues. Le tueur à gages engagé est un amateur de mangas nommé Steve. Audacieux et très drôle. Dans « Grosses », texte de Roy d’une vérité et d’une sensibilité qui m’a bouleversée, on rencontre Manon et Fabien, deux individus pauvres d’esprits comme de moyens, qui s’enfoncent de plus en plus dans une routine conjugale annihilante et malsaine. Fabien aime sa grosse Manon et ferait tout pour elle. Manon n’aime rien sauf les chips. Dans « Un numéro ben normal ou comment accéder à la liberté quand on est cave » de Quesnel, deux terroristes/sociopathes nous font la leçon, dans un langage corrosif, avec une conclusion pour le moins explosive. Le duo avait d’ailleurs quelque chose des terroristes maladroits de François Archambault dans Adieu Beauté : la comédie des horreurs. Sylvie et Maurice, dans la pièce de Longpré, sont deux êtres nés anormaux, destinés à se faire rejeter par le reste du monde, qui se rencontrent contre toute attente et vivent quelque chose comme une histoire d’amour. Et finalement, dans « Windex » de Simon Boulerice, seul texte qui n’était pas une commande, Debbie et Jean-François jouent deux jeunes acteurs qui cherchent à se sortir de leur quotidien trop ordinaire, parce que quand on est comédiens, « on est censé être particuliers ». Un choix tout à fait adéquat qui s’imbriquait parfaitement aux quatre textes précédents.

J’ai ri. De gros rires sincères qui venaient de loin à plusieurs reprises. Et je n’étais pas la seule. Une mise en scène efficace, des textes qui sont aussi parvenus à m’émouvoir et deux excellents comédiens qui ont visiblement beaucoup de plaisir à jouer ces personnages hors normes, mais si beaux dans leurs anormalités. À voir!

– Joakim Lemieux

Notre histoire à nous, ça serait ça, jusqu’au 2 novembre au Salon particulier (4851, avenue de Bordeaux), du mardi au vendredi à 19 h et le samedi à 16 h et 20 h.

Mise en scène : Lou Arteau
Distribution : Jean-François Guilbault et Debbie Lynch-White avec la participation de Milène Leclerc
Conception visuelle : Cedric Lord
Éclairages : Lou Arteau
Auteurs : Simon Boulerice , Rebecca Déraspe , Florence Longpré, Mathieu Quesnel,  Jocelyn Roy