Il est parfois difficile de qualifier certains romans, soit parce qu’il ne ressemble en rien à ce que nous connaissons, soit parce que leur magnétisme est inexplicable. C’est le cas avec le roman d’Emmanuel Régniez Notre Château paru chez Tripode, maison d’édition indépendante française très audacieuse.

Octave et Vera sont orphelins. On pourrait les croire adolescents, mais ils sont trentenaires et habitent ensemble une maison héritée de leurs parents, qu’ils ont surnommée « Notre Château ». Leur routine est bien rodée. Tous les jeudis, Octave sort pour aller à la librairie chercher des livres pour sa sœur et lui. Des livres choisis, demandés expressément par sa sœur. Des livres que le libraire a toujours en main. Octave revient ensuite auprès de Véra pour entamer les trouvailles qui assouviront sa soif de lecture. Leurs parents sont morts il y a plusieurs années dans un accident de voiture. Depuis ce temps, le frère et la sœur se confortent dans leurs manies et leurs petites obsessions. Tout va pour le mieux jusqu’au jour où quelque chose viendra briser cette harmonie : Octave croit apercevoir sa sœur Vera dans l’autobus menant vers l’Hôtel de Ville, mais il sait très bien que c’est impossible, puisque Vera ne sort jamais. L’équilibre est rompu, Octave ne reconnaît plus ses repères et attire avec lui le lecteur dans cette chute vertigineuse où se côtoient les rêves, les hallucinations, et une possible part de réel… On ne sait juste plus la discerner.

La prose claire et poétique de Régniez nous montre bien qu’il s’amuse. Il répète sans cesse les mêmes phrases, trouble le lecteur par des affirmations fausses, des dialogues vides, des pensées redondantes chez des personnages troublés. On continue de lire, hypnotisés, tout aussi obsédés que cette fratrie dérangée. On sent que quelqu’un se joue de nous : les personnages ou Régniez? Tant de questions…

Il est vrai que plusieurs signes laissent présager la fin et que d’autres nous permettent de l’anticiper, mais tout de même, le doute subsiste sur ce qui vient de se dérouler… Machinations de personnages qui ne savent plus où ils en sont ou jeu d’écriture d’un auteur talentueux dont la plume riche sera à surveiller? Un mélange ravissant des deux peut-être? Pour sceller le tout, une série de photos glauques du peintre anglais Thomas Eakins terminent l’ouvrage. De quoi mettre des visages inoubliables sur des personnages déjà très présents, même lorsque la lecture est terminée.

« Notre vie est tournée vers la lecture, notre vie est pour la lecture. Ce que nous aimons faire ma sœur et moi, c’est nous lire à voix haute des extraits des livres que nous sommes en train de lire. Le soir, dans la bibliothèque, nous nous retrouvons et nous nous faisons la lecture. Nous n’écrivons jamais dans nos livres, nous ne les annotons pas, nous ne cornons pas les pages. Nous avons des fiches bristol sur lesquelles nous recopions le passage retenu. Nos livres sont vierges de toute annotation. Nous avons ainsi de nombreuses boîtes remplies de fiches, témoins de nos lectures, témoins de nos amours. Quand je vois ces boîtes, quand je vois ces fiches, je me dis que Véra et moi nous sommes des écrivains. »

Elizabeth Lord

Notre Château, Emmanuel Régniez, Le Tripode, 2016.