Peintre et écrivain canadien, Marc Séguin est né à Ottawa en 1970. Réputé pour ses œuvres d’arts visuels, il publie son premier roman en 2009, La foi du braconnier, pour lequel il remporte le Prix littéraire des collégiens en 2010. Nord Alice, paru en 2015, est un ouvrage bouleversant qui oscille entre la violence et la tendresse.

Le narrateur de ce roman intimiste est un médecin québécois qui se réfugie à Kuujjuaq pour panser un échec amoureux, celui de sa relation avec Alice. Or, ce territoire nordique est celui de sa bien-aimée, son univers à elle, celui de sa naissance et de ses liens identitaires. Il ne peut le nier, malgré la distance et la séparation physique, le souvenir d’Alice le talonne et occupe ses pensées. C’est dans cet état d’esprit que le narrateur effectue une autopsie de sa relation amoureuse avec l’insondable Alice.

Parallèlement, dans sa roulotte préfabriquée, il remonte pas à pas le fil invisible de sa généalogie, celle des hommes qui l’ont précédé. Ce roman, peuplé de différents personnages et de récits interreliés, invite le lecteur à valser d’un univers à l’autre sans fil conducteur évident. Or, là réside la construction de cette trame narrative : ces points de repère épars seront réunis pour établir la ligne de vie du personnage principal.

En situant son récit à Kuujjuaq, l’auteur aborde une autre déroute que celle de son personnage. Le Nord, tel que vécu par ceux qui y vivent, est un personnage en lui-même. Son territoire est vaste, d’un blanc neigeux et sauvage. Ce paysage brut est convoité par des touristes avides d’aurores boréales et d’ours polaires, et par de riches entrepreneurs. Néanmoins, cet état de fait contraste avec la réalité des Inuits qui semblent dépourvus de possibilités. L’auteur nous dépeint des existences troublées et déchirées par de courts portraits de locaux aux prises avec des problématiques de violence et de toxicomanie. C’est par une écriture saccadée, un vocabulaire cru et des comptes rendus de situations désespérées qui donnent la nausée que l’auteur lève le voile sur des réalités immondes.

« Saoûl, Abraham Mitkijuk avait plus ou moins kidnappé l’adolescente après l’avoir fait boire pendant des heures. Il filait à toute allure pour la ramener chez elle, probablement pour la violer en chemin []. En ratant un virage, la motoneige a fini sa course sur la façade d’une maison. Morte sur le coup, Naka. [] Son cou, anormalement tordu et désaxé. Brisé. »

Lors de ces extraits, le lecteur se retrouve le souffle court, les sens en éveil, l’imaginaire catastrophé.

Par ailleurs, les noms en inuktitut disséminés à travers le texte participent à plonger le lecteur au cœur du Nord. Habilement, sans surcharger, Séguin recrée l’atmosphère des lieux en utilisant ces mots, par ses descriptions de paysages et transporte ainsi le lecteur dans l’univers des personnages et au travers de leur identité.

Lorsqu’il évoque des moments de complicité et d’amour avec Alice, c’est là où l’auteur réussit le mieux, selon moi, à susciter l’intérêt de son lecteur et à le maintenir tout au long du roman. « Je suis comme un petit truc dans le fond de ta main, vas-y doucement. » Ces instants de tendresse partagée entre les deux tourtereaux vont droit au cœur et tiennent certainement en haleine le lecteur, qui garde espoir en l’humanité malgré la brutalité de certains passages. « Je me sentais fort quand elle parlait de nous et nous projetait loin. »

Marc Séguin propose au lecteur un récit vibrant, qui ne laissera personne indifférent. Par une écriture sans ambages, l’auteur interpelle son lectorat et impose une lecture exigeante. Assurément, ce roman bouleverse, dérange, émeut par sa force indéniable à nous toucher et à nous révéler de façon sensible à nous-mêmes. Il pose aussi ce constat : fuir, c’est revenir à soi.

– Marie-Paule Primeau

Nord Alice, Marc Séguin, Leméac, 2015.