On savait déjà qu’avec Olivier Choinière, il n’y en a pas de facile. Il le confirme à nouveau avec son audacieux Nom de domaine. Ça parle de deuil. De l’histoire d’une famille heureuse qui doit faire face à la mort de leur petite fille. Depuis l’accident, le père, la mère et le fils n’arrivent plus à communiquer, n’arrivent plus à combler le vide que la disparition de la petite fille a causé. Le fils initie alors ses parents à un jeu multijoueurs sur internet. Étonamment, ils se perdent et se retrouvent dans ce jeu vidéo qui représente une famille vivant dans un Québec rural des années 20. 

À l’aide de divers moyens scéniques, Choinière fait lentement plonger les personnages et les spectateurs dans le jeu vidéo. Tout commence, l’éclairage est encore diffus sur les spectateurs et les dialogues des personnages ne se font pas échos. Chacun nous montre un peu comment l’accident l’a transformé. Le père devenu pervers, la mère toujours dans cette nostalgie du regret, cherchant encore à comprendre. Et l’adolescent maintenant obstiné, solitaire et qui abandonne l’école. Les dialogues ne commencent qu’à se faire écho que lorsque les personnages sont dans le jeu. Ils sont alors capables de communiquer parce que pour réussir, ils doivent travailler en équipe. Le fils nous donne même une mise en situation explicative du jeu, en nous décrivant les caractéristiques des avatars, et en donnant une visite du village. Les éléments de décor s’ajoutent sur scène à mesure que les personnages avancent dans le jeu en réussissant des niveaux.

Cependant, ces niveaux du jeu ne se réussissent pas facilement. Le jeu consiste à tuer le monstre sans se faire soupçonner par les habitants du village. Pour le tuer, il faut lui donner des punitions quand il n’obéit pas, et l’accumulation de ces punitions causera sa mort. Le monstre habite avec la famille. Le monstre, c’est une petite fille. Bien que le nom ne soit jamais vraiment prononcé, il est très implicite qu’on joue à Aurore l’enfant martyre PC edition

Les personnages vont continuer le jeu jusqu’à la fin, fermant leur écran parfois, terrorisés, mais y retournant toujours. Pour en finir. Le jeu des comédiens est très juste. Ils sont constamment dans l’effort et dans la tension, oscillant entre l’ouverture vers l’autre et le repli sur soi. Ils manient avec intensité et clarté le rythme du texte très hachuré et direct de Choinière.

On dirait cependant que Choinière est passé un peu à côté de son mandat. En utilisant la question du passé et du retour en arrière, il cherche à donner au spectateur un regard sur lui-même. (Tour de force qu’il avait très bien réussi dans Chante avec moi (prix de la critique 2011)). Mais dans Nom de domaine, le spectateur n’est que témoin et parfois prisonnier de ce jeu. Il se demande, certes, jusqu’où ça ira. Mais mis à part le cadre rural du jeu, les références émotionnelles au passé sont rares. Cela laisse le sentiment que Choinière aurait pu aller plus au bout de son idée. Cela dit, la pièce vaut tout de même le détour pour son audace et sa forme unique. 

– Gabrielle Chapdelaine

Nom de domaine, au Théâtre du Quat’sous jusqu’au 10 novembre