Escaliers en colimaçon du Phare d’Eckmuehl, en Bretagne

Parce qu’il sait faire rouler l’inventaire des artistes contemporains, car pour chaque artiste envoyé ad patres, il en met un au monde, parce qu’il questionne singulièrement l’art contemporain, m’adresser à ce passionné de l’art est incontournable, ne serait-ce que pour démêler quelques enjeux actuels du monde de l’art. Voici un entretien réalisé dans le cadre d’une série d’entrevues sur les enjeux et problématiques liés à l’art contemporain. Ici, il s’agit d’un échange convivial sur les thèmes de l’art postethnique et posthistorique. Rappelons que Nicolas Mavrikakis est critique d’art au journal Le Devoir, commissaire indépendant, professeur au collège Jean-de-Brébeuf et artiste. Il prépare un livre sur La Peur des images, qui devrait paraître aux Éditions Nota bene d’ici la fin de l’année 2015.

J’ai souhaité titrer mon entrevue « sans frontière », car pour vous lire depuis des années, la récurrence de la question nationale dans l’art semble vous préoccuper. L’aliénation de l’ethnicité dans un contexte où l’art est hypermondial, est-il symptomatique d’un art au service de la question identitaire, comme si sa pertinence se bornait à un diktat politisant sa fonction – ou, devrais-je dire, réduisant l’art à une fonction sociale ?

Je n’aime pas trop cette idée d’un art ethnique qui me semble presque un piège pour ceux qui se doivent de le pratiquer. Je crois que certains utilisent ce terme afin de dire la victoire de l’art international, afin justement de piéger ceux qui défendent une autre position… La question des arts traditionnels est nettement plus juste. Comment s’articulent ces arts traditionnels et l’art contemporain? Voilà une problématique qui m’intéresse. Et elle ne m’intéresse pas seulement dans un rapport entre d’une part les pays occidentaux ayant développé l’idée de l’art contemporain et d’autre part le reste de la planète qui serait encore dans un art traditionnel. Comme toujours, je crois que la question se pose à partir de notre propre culture, de l’intérieur même de notre culture où la tradition refait surface autant dans les techniques artistiques que dans le désir de l’art de renouer avec sa capacité narrative.

En mai dernier, lors d’un périple à New York, vous avez assisté à une rencontre organisée par l’Asia Society of New YorkOkwui Enwezor, directeur de la prochaine Biennale de Venise (2015) et Rirkrit Tiravanija, un artiste contemporain thaïlandais, partageait le micro pour discuter du thème de l’Art dans un monde transnational. Or, vous semblez avoir été déçu. Est-ce vos attentes trop élevées ou vos propres questionnements concernant les questions frontalières de l’art qui sont restées sans réponse ? C.-à-d., lorsque l’on sait que vous êtes un québécois d’origine Grecque, la question de la nationalité vous interpelle et pour cause. Le 21e siècle ouvre-t-il la voie à un art citoyen du monde ?

Oui, j’ai été déçu par la conférence à la Asia Society of New York, conférence/discussion donnée par Okwui Enwezor, directeur de la prochaine Biennale de Venise en 2015 et par l’artiste Rirkrit Tiravanija. J’ai eu l’impression que leur lecture de la mondialisation culturelle est une forme de néocolonialisme déguisé. Ce commissaire et cet artiste me semblaient beaucoup parler de leur capacité à voyager, à être bien reçus partout dans le monde, mais peu de leur faculté à s’ancrer dans un milieu particulier. Le titre même de la soirée, « L’art dans un monde transnational », m’apparait une aberration… Qui peut vraiment croire que le monde actuel n’a plus de frontières ? L’argent et ceux qui le possèdent peuvent certes circuler assez facilement, mais ceux qui sont pauvres, qui cherchent à émigrer pour survivre ne peuvent pas tenir de tels propos. Selon le discours dominant, nous vivons une forme de mondialisation culturelle… Cela n’est pas totalement faux. Il y a une culture dominante (occidentalisée) qui de plus en plus s’impose sur la planète. Parfois, cela peut faire penser à un héritage du modernisme international (en particulier en architecture). Souvent, il s’agit d’une culture très commerciale et bêtement réconfortante. Mais je doute, comme certains auteurs ont pu l’écrire (par exemple Hans Belting), que par conséquent nous vivions dans une époque où l’art serait postethnique et posthistorique… C’est vouloir imposer une lecture de l’histoire à une réalité qui dit tout le contraire.

On clame souvent un peu partout dans différents salons que l’art actuel et/ou contemporain est un monde de toutes les impostures, partagez-vous cette opinion où, a contrario, vous partagez l’idée que la pratique actuelle est on ne peut plus accessible, tout cela ne peut qu’ouvrir la voie à plus d’artistes, donc à une proposition et une production plus riche ?

Je dois dire toute ma passion pour l’art contemporain. Nous vivons une époque foisonnante. Mais je dois aussi dire tout mon scepticisme envers certaines pratiques actuelles qui me semblent vampirisées par des questions économiques de placement, ou par le désir de gens riches d’avoir l’air éduqués… Nous ne sommes pas obligés de consommer des artistes à la mode. Certes, bien des musées se laissent bouffer par ce type d’attitudes dont ils tentent de nous gaver. En Occident, la diminution des subventions aux musées depuis les années 80 n’a pas aidé. Il faut de plus en plus quémander de l’argent et des œuvres aux riches collectionneurs qui ont ainsi beaucoup plus opportunité d’imposer leurs gouts. Étrangement, ces gens riches qui iront demander l’aide de spécialistes en vins lorsqu’ils achètent une bonne bouteille se croient des experts innés en art contemporain ou dans la manière de gérer une institution muséale… Je sais bien que ce type de problèmes n’est pas nouveau. Mais le phénomène de la marchandisation à outrance de l’art a pris une ampleur dérangeante. Mais bon, l’art académique du 19e siècle a eu son heure de gloire et après la guerre de 14-18 une nouvelle génération s’est débarrassée de ses Bouguereau et Meissonier avec grand plaisir… Il faut que nos médias et institutions décident de parler bien plus qu’ils ne le font de pratiques artistiques plus complexes ou qui se vendent moins bien. Quand va-t-on arrêter de présenter les mêmes artistes et les mêmes solos dans toutes les villes du monde? Heureusement, nos revues d’art et centres d’artistes font un bon travail. Mais verrons-nous un jour dans nos musées une grande rétrospective sur l’histoire de la performance (ou sur l’histoire de la vidéo) au Canada ou tout simplement sur l’histoire de la performance dans le monde où il y aurait des artistes canadiens inclus sans condescendance ?

Continuons : l’on sait que l’Histoire de l’art est toujours celle des pays riches, il s’agit d’un fait documenté et dont Hegel en fera son fonds de commerce dans ses écrits philosophiques sur la « Grande Histoire ». Pourtant, bien que la recherche en Histoire de l’art et, par conséquentles ouvrages savants soient produits dans des contextes favorables grâce aux moyens techniques et financiers des pays riches, sommes-nous devant un âge charnière où les faits historiques seront rectifiés ? Par le fait même, dans une histoire de l’art « transnationale », l’artiste belge, québécois, suisse, éthiopien, colombien, biélorusse ou estonien – pour ne pas nommer tous les pays sans histoire, du point de vue hégélien –, peut-il s’immiscer dans les livres d’art au côté d’autres peintres de nationalités différentes ? Un exemple près de nous : Gilles Daigneault (critique d’art et directeur de la Fondation Molinari) et vous même, partagez un point de vue similaire quant au rôle avant-gardiste de Molinari par rapport à l’art minimal américain. Bien que l’art minimal puisse dans le « Less is more » du Bauhaus et dont Richard Wollheim parachève les contours d’une philosophie analytique en 1965, Molinari a sans conteste précédé le mouvement d’une dizaine d’années. Verra-t-on un jour l’artiste d’Hochelaga-Maisonneuve dans un livre d’histoire de l’art minimal américain, au côté d’un Sol Le Witt ou d’un Frank Stella ?

Je crois qu’il faut se pencher sur la question du centre et de la périphérie. Et je choisis bien mes mots. Je ne parle pas d’un art local qui s’opposerait à un art international (ou qui le copierait). Je ne crois pas vraiment à ces notions. Certes, il existe un art qui voyage sur la planète, mais cet art a encore besoin de New York et de quelques autres villes (Paris, Londres ou Berlin) ainsi que de quelques foires pour prétendre être international. Comme je l’ai souvent écrit, l’histoire de l’art est avant tout celle des pays riches… Et les livres d’histoire de l’art ou d’art contemporain ne s’intéressent pas beaucoup à l’art qui se fait en périphérie des grands centres économiques.

Donc, la production artistique en dehors des grands centres mérite plus d’attention de la part de nos institutions publiques ? En outre, la production locale doit être mise plus avant par nos musées, pour éviter le piège d’une proposition artistique internationalisée au détriment d’un art plus près de nous ?

De nos jours, nous entendons de plus en plus de gens qui prétendent que la seule question pertinente en art est celle de la qualité de l’œuvre et qu’ils se moquent bien de la provenance de cette œuvre. Ces gens se moqueraient aussi du fait que l’œuvre ait été faite par des homosexuels, des femmes, des noirs, des Amérindiens… Ils se moqueraient aussi du lieu où l’œuvre est montrée. Je trouve ces questions pourtant très pertinentes. Et je trouve très inquiétant que des gens du milieu de l’art puissent défendre le fait que ces questions ne les intéressent plus… Comme si soudainement tout l’héritage sociologique et structuraliste avait été jeté à la poubelle. Le Beau et l’intelligent seraient des concepts existants hors de tout contexte historique et socio-culturel… La question d’un art en périphérie doit être plus discutée (en ne s’excusant plus d’être en périphérie). Je ne crois donc pas que nos musées montrent assez d’artistes canadiens ou québécois. Faut-il, comme l’avait déjà dit Guido Molinari, construire un musée d’art canadien qui défendrait nos artistes ? Il faut que nos institutions croient plus en nos créateurs et les présentent plus. Nous sommes encore en train d’agir comme si notre art devait rattraper l’art international. Je ne crois pas que cela soit nécessaire. Je ne crois d’ailleurs pas que cette théorie du rattrapage culturel, qui a tant été à la mode, ait été valable… On a dit cela de bien des artistes (comme Borduas), mais cela ne tient pas la route. Autant Borduas que Pellan ou Molinari ont eu des pratiques innovatrices qui n’avaient rien à envier à ce qui se faisait ailleurs. De plus, la question même du rattrapage culturel me semble réaffirmer, par la bande, le fait qu’il y aurait d’une part des préoccupations esthétiques locales (et donc mineures) et d’autre part des recherches d’ordre international (qui seraient primordiales). Je ne crois pas à cette vision réductrice des choses.

– Michaël Lachance, critique d’art